Gabrielle Wittkop, Chaque jour est un arbre qui tombe
Par-delà la tombe, Gabrielle Wittkop continue d’éblouir le lecteur par son style froid et lumineux, adamantin et corrompu
Gabrielle Wittkop ou la nausée intime
Depuis le songe morbide du Nécrophile1, Gabrielle Wittkop a pris l’habitude de nous abreuver de poison, d’épuiser le lecteur sous le poids de ses crimes littéraires. Ses fiançailles avec le néant n’ont pu annihiler son style froid et lumineux, adamantin et corrompu qui, par-delà la tombe2, garde au tranchant de la lame un goût pour la blessure, pour les fatalités avilissantes de la vie. Cette vision s’impose dans toute l’œuvre, s’attachant à des personnages féroces à peine masqués de convenances, en proie à des naufrages d’âme irrémédiables.
Dernier opus posthume de décadence, Chaque jour est un arbre qui tombe est un livre de pourpre veloutée, celui d’une femme en proie à l’indestructible et ténébreuse mémoire de la chair, au ferment de corruption inoculé par les souvenirs. Monstrueux antiphonaire, livre d’église et de messe noire, plein d’impossibles inassouvissements, journal intime de la malédiction de vivre, ce roman restitue l’itinéraire attentatoire d’Hippolyte, femme damnée s’il en fut et double fantasmé de l’auteur. En exprimant ainsi sa solitude d’écrivain, elle suscite ses plus frénétiques tendresses. Impossible à étreindre, si présente et si lointaine, la forme des fantômes flotte devant son regard, avec leur beauté que la vie ne détruira plus, et l’esprit de l’héroïne s’en va vers eux, tristement, passionnément. Au cours des pages et des souvenirs, la durée des jours s’abolit. La douceur vénéneuse du passé reflue en elle. Et alors commence un enchantement rétrospectif et singulier comme une hallucination qui emmène le lecteur de Bali à la ville de Nice, réveillant les lorettes et les renonculacées de la Belle Époque ensevelies dans leur froideur funèbre. Gabrielle-Hippolyte s’abandonne alors aux dangereux éblouissements de la Décadence. Sa quête intérieure se mêle aux évocations infectieuses : le béryl mauvais de la Côte d’Azur, ses bêtes féroces comme la Belle Otéro, viande sans cesse exposée au danger de la fécondité3, ainsi que le peintre symboliste Gustav-Adolf Mossa et ses béatifiques viols.
Accompagnée d’une odeur de boucherie4, Nice, joyau de la Belle Époque, se dresse sous les yeux d’Hippolyte comme un cadavre dévoré par les charançons du vice. À la recherche de la pureté enfuie, elle erre de palaces en citadelles décadentes avant de découvrir la peinture de Mossa qui cautérise enfin ses plaies inavouables. L’évocation de son univers artistique est pour l’auteur une sensation intellectuelle et esthétique, torturante et délicieuse, toute mélangée de fantasmes, de mélancolie et de souvenirs.
Avec une fièvre enivrée, Hippolyte décrit l’agonie de ses amours avec de tendres et tristes femmes, de vagues amies impitoyablement quittées. De Bali à la place Saint-Sulpice, voici notre héroïne qui ne nous fait grâce d’aucune déception concernant les femmes et surtout les mères, matricide délibérée pour qui toute naissance est une page d’Octave Mirbeau révisée par Georges Courteline.5 Si l’on en croit en effet Hippolyte, comme bien d’autres personnages de l’auteur, la naissance est une défécation, l’être humain, un excrément évacué par une matrice qui le rejette dans le néant. C’est dans cet état de morne dégoût, de mélancoliques et navrants allers et retours vers le passé, qu’Hippolyte se prépare à mourir – mais n’est-elle pas morte depuis longtemps ? -, à se perdre définitivement dans l’abîme des réminiscences.
Dans ce climat baudelairien, la prose lyrique et garnie d’acier de l’écrivain fusionne avec la pathologie clinique en une nosologie précise, une apologie de la charogne qui culmine dans une visite à la morgue où le regard avide cherche les métastases avec une attention de tueuse de poux.6 Chose rare, le lecteur respire avec l’auteur cette atmosphère de putréfaction qui flotte autour de chaque corps, cet arôme charnel, le plus puissant, le seul aphrodisiaque pour les amoureux de la mort. On compte un à un les grains d’un rosaire baroque, le caprice macabre d’un écrivain méditant sur une vanité, une tête de mort dans laquelle il est impossible de ne pas reconnaître les lignes de son propre visage. Il arrive qu’une vapeur de rêve monte alors des eaux du Gange et noie les formes de la matérialité pourrissante, s’échappent bientôt les êtres tissés de la brume et du mystère des souvenirs, les sylphes cruels de l’enfance, les ondines fatales, les nixes perfides de la féminité. Et parmi tous ces démons évoqués hors des profondeurs troubles du désir, un plus morne que tous les autres, un plus muet, plus implacable et plus réel : sa destinée.
La mémoire d’Hippolyte superpose des miroirs crispés et des eaux mortes qui, touchées d’un glacis rose, d’une pourpre pâle et moirée de tendresse, revêtent parfois un enchantement de lumière. C’est l’heure nietzschéenne, heure de pureté7 où la sublime figure de l’hermaphrodite efface enfin le détail terrible de la parturition, la misérable tragédie de la fille-garçon qui exprime ses dernières ivresses. Et c’est pourquoi aux heures muettes de la nuit, Hippolyte-Gabrielle se mire dans un miroir d’une incorruptible beauté.
NOTES
1 – Le Nécrophile, 1972 ; réédition : La Musardine coll. « Lectures amoureuses », 1998.
2 – L’auteur s’est donné la mort en 2002. Chaque jour est un arbre qui tombe (Verticales, 2006) est son deuxième roman posthume, après La Marchande d’enfants (Verticales, 2003).
3 – Chaque jour est un arbre qui tombe, op. cit., p. 81.
4 – Ibid., p. 89.
5 – Ibid.
6 – Ibid., p. 104.
7 – Ibid., p. 143.
delphine durand
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Gabrielle Wittkop, Chaque jour est un arbre qui tombe, Verticales, janvier 2006, 166 p. – 15,00 €. |
