Coffret William Burroughs

Coffret William Burroughs

 La littérature fut pour lui un geste et non une œuvre

Burroughs pratiqua l’inceste de et dans la langue maternelle pour mieux en sortir. Il ne chercha pas le bon grain de la chair mais l’ivraie de la langue-machine et l’ivresse de l’artifice. Sa langue ne tient pas à conserver ou transmettre les bijoux de la famille. Elle se réclame sans racine et – écrivait-il – « show-business ». Fidèle à l’injonction d’Artaud, chez Burroughs le théâtre de la langue ne double pas la vie. C’est le contraire qui se passe. La fiction, disait-il, libère « des tickets qui explosent » en des suites de spasmes paniques face au discours ritualisé de l’impérialisme des mots d’ordre implicites. Ici, ils se métamorphosent et se disséminent en virus et nappes calligraphiques magnétiques non polarisées. L’information existe mais privée de ses règles et de ses lois. Tout est à la disposition des invités mais pour un festin dénudé aux rythmes cinesthésiques. Ils font chavirer les places admises et les tables dressées. On ne vient pas prendre le thé au Sahara (même si Burroughs un temps s’y glissa). Des sexes de néon s’allument. Le danger est présent.

Parmi les autres invités, des inconnus : nos frères – salauds et putes, jeans ouverts, prêts à se coller comme des mouches à notre glu. A nous de nous débrouiller. Pas de leçon de conduite – même pas de conduite à tenir. Burroughs ne fait pas plus dans la dentelle que dans la morale. Il parle de partout et de nulle part. Il crache sur les murs de la caverne platonique, sur les écrans noirs des savoir et des illusions. Il se moque même de ce qu’il feint d’encenser : la drogue, l’homosexualité par exemple. La première bouleverse les possibilités de créer mais empêche l’écriture. Dès lors, faire de Burroughs l’apôtre des stupéfiants – pour s’en débarrasser – revient à caviarder ce qu’il a su montrer : la drogue ramène le désir à un besoin. Il en va de même avec le sexe. Certes, Burroughs s’est voulu comme il l’écrivait « pédé ». Mais il est passé par l’humour au désaveu du sexe lorsqu’en littérature son usage immodéré devient une vaseline, une commodité de la fiction. Car s’il fallait du courage pour se dire “ pédé ” sous Ike, Burroughs sera resté non là où on aurait voulu qu’il fût mais où il avait envie d’aller.

La littérature fut pour lui un geste et non une œuvre. Elle montre de quoi est fait son tissu intercalaire, sa peau de papier entre l’homme et les choses. Il convient encore de la percer par les armes que Burroughs a forgées afin d’atteindre ce qu’il nomma une “ perception claire ”. Loin de tout recours à la spiritualité – contrairement à ce qu’on a parfois affirmé -, Burroughs poussa plus a fond la logique matérialiste. Il a exposé sa “ mécanicité ” par une technique de l’exacerbation. Il a encrassé les éléments (alibis) idéalistes qui servent de caution à la littérature. D’où sa “ dérive ” vers la science-fiction, seul “ genre ” capable de générer une machinerie aussi fantasmagorique que burlesque. Porter la science en cette extrêmité c’est en faire une parodie, une fiction, une prolifération ostentatoire. En poussant si loin les effets de la techno-science, l’auteur a fini par boucler la boucle, à revenir à un mythe originaire, mais hors dérive new-age.
Pour Burroughs, le temps rêvé n’est pas un confort, un paradis fantasmé. Ce qui l’intéressait n’était pas l’Eden mais son après : ce désert qui, à force de technicités et de sur- virtualités, laisse pour tout viatique, pour dérisoire héritage, le vide de la pensée. Contre Lucifer, il fut un de rares « Lustucru » (Artaud) sans qui la littérature piétine. Il a repris à l’adversaire ses armes, faisant de l’encre une poudre à dératiser et de la littérature le festin où sont mangées autant de tranches de vie que de tranches de gâteau.

jean-paul gavard-perret

Coffret William Burroughs, Editions Derrière la Salle de Bains, 50 €., 42 exemplaires ; en souscription, parution fin mars 2014.

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