Christian Bernard, Petite Forme
Christian Bernard : « De profundis clamavi »
Aux bourreaux du bitume poétique, Christian Bernard donne une sacrée leçon de conduite. Créant au fil du temps des poèmes épars qu’il n’envoyait qu’à ses amis, l’auteur a fini par les rassembler pour une faim de partie où planent les zèles du désir. Son livre est tout sauf un palais de la culture, une tombe à retardement ou un Ritz amer. La manière d’honorer la forme fixe tient d’un crime humoristique. Il provoque des délices de l’esprit comparables à ceux qu’on éprouve en quittant les routes convulsées pour rejoindre les pelouses impeccables des cimetières anglicans. C’est là que l’honorable directeur du Mamco enterre le sonnet. Mais pour mieux le faire renaître de ses cendres.
Jamais cynique mais toujours insolent, l’auteur revivifie le suranné. Plus questions, bien sûr, de parler de coupes à l’hémistiche et autres vacations farcesques ou plaisanteries rhétoriques. Chaque poème va l’amble ou au galop, monte aux « poteaux d’angle » dont parla Michaux comme on grimpe aux rideaux. Reprenant la forme qui parle dans notre langue depuis si longtemps, le maître sonne(tte)ur ranime son cadavre mutilé. Autre plaisir : le philosophe montre son nez sous les manteaux de vision du poète. Il règle ses comptes à nos mémoires « de cabinets d’amateur » et aux livres « chausse-trappes » qui leur tiennent de garde fou. Celui qui se veut tout sauf un alchimiste se met sous la coupe d’une égérie particulière et « bien » nommée : « Catherine Crachat te tient lieu d’ange gardien tu / la sens dans ton dos dans ton angoisse sourde et /muette La prose du monde est sans pourquoi » Ce quatrain illustre parfaitement la versification déstructurée et la langue sans arthrose du texte.
Les signes de ponctuations (résolument absents) deviennent, lorsqu’ils surgissent de manière intempestive, des mots à part entière. Ils appartiennent à sa condition phrastique : « à angles obtus FWD ou poèmes barbares au pilon point-virgule ». Le sonnet ne sert plus de croc de boucher pour s’accrocher à une langue et une versification mortes. Rien n’infuse dans la vieillerie et « des alcools dénaturés dévissent en sourdine » afin que le poème échappe à l’état de « pantoum ingrat en proie au tournis ». Si les rats n’ont pas quitté vraiment ce navire à forme fixe, leur but est d’en grignoter les coulisses pour que le foehn les pénètre et sèche l’encre sympathique sur la surface d’une mer de sarcasmes que Christian Bernard agite de braves hauts et de bis cornus
De telles chorégraphies sont iconoclastes au plus au point. Elles cultivent les décalages, les effets retards comme les avancées. Il n’y a de place ni pour des colis fichés ni pour la verroterie sauf à y voir débarouler un éléphant. L’humour rapproche le sérieux directeur du plus grand musée d’art moderne de Suisse Romande des poètes belges qu’il apprécie. A savoir les irréguliers de la langue : de Miguel à Théodore Koenig, de Pol Bury à André Balthazar. Comme chez eux la « lanterne magique » du poète devient « la foreuse des filets garde-fous ». Les zestes déplacés évitent tout râteau à la méduse. Et si on a précisé plus haut que le poète se fait parfois penseur, il peut aussi se travestir en dragueur de mimines afin de faire ressentir une impression Faust. Preuve que pour cette Petite forme (qui inaugure une nouvelle maison d’édition), celle du poète est à son maximum. Son chant n’a rien d’un opéra pastille. Il n’offre pas un faux rhum de hall mais l’ivresse des profondeurs
jean-paul gavard-perret
Christian Bernard, Petite Forme, Editions Sitaudis, Vallauris, 2012, 64 p. – 12, 00 euros.