Celui qui vient de l’Oiselet : entretien avec l’artiste Jean-Paul Jullian-Desayes
Les corps des statues de Jullian-Desayes sont offerts à la contemplation en une paradoxale “ nudité ”. Parfois lascifs, parfois drôles. Mais rarement droits comme des i. Tous semblent attendre, rêver, s’impatientent du fait que leur créateur les ait laissés en un tel état. Voudraient-ils qu’il leur ajoute des postiches ? A l’inverse, le spectateur est ravi voire emporté par de telles images qui, comme toutes les autres, sont mères (dit-on) de tous les vices… Mais qu’importe : idiotes ou icônes de la famille, innocentes ou indécentes, indigentes ou indignes les femmes-sculptures de l’artiste restent inoubliables même si le fomenteur ne se veut en rien l’infirmier impeccable de leurs identités.
Il insiste, infuse là où ça nous travaille le plus et où notre imagination morte imagine encore. L’artiste montre ainsi le proche et l’étrange sous formes d’îles « infemmes ». Lieux de l’illusion indécente et indéniable, îles flottantes et délices (ice-cream) ou icebergs cruels à la dérive, impitoyables ou invitations au voyage, elles plongent par qui elles sont sur l’implicite de notre inconscient.
Nous touchons à la vie par des formes rassurantes ou iniques. Elles nous confondent pourtant avec l’ombre innée d’où nous venons et où nous retournons. Nous renouons alors avec la tentation de résumer le visible et de secouer les idoles sous lesquelles nous vivons.
Entretien :
Qu’est ce qui vous fait lever le matin ?
Je m’endors souvent dans l’image de la sculpture qui est en cours de réalisation et l’envie de pousser la porte de l’atelier pour la défroisser me met quelquefois hors du lit.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
J’étais un enfant que l’on disait rêveur, mais je ne me souviens pas d’avoir formuler des souhaits pour ma vie d’adulte.
Néanmoins, les pensées flottantes de mon enfance ne m’ont pas quitté et elles sont certainement encore sources de création.
A quoi avez-vous renoncé ?
J’ai certainement renoncé à regarder l’évolution du monde avec optimisme.
D’où venez-vous ?
De l’Oiselet … Un joli nom pour désigner un petit groupe de maisons alors encore dans les champs, près de Bourgoin-Jallieu.
Qu’avez-vous reçu en dot ?
Certainement une capacité de travail et l’envie de réaliser des choses.
Un petit plaisir quotidien ou non ?
Regarder les autres.
Qu’est ce qui vous distingue des autres artistes ?
Déjà, il est bien difficile de dire ce qu’est un artiste. N’est-ce qu’un état ?
Oui je pratique un des beaux-arts et en cela je suis peut-être un artiste.
Ce qui peut me distinguer des autres ? Ce n’est que le regardeur devant mes réalisations qui peut le dire.
Comment définissez-vous votre approche du corps dans la sculpture ?
La représentation du corps humain en sculpture me permet d’exprimer, une émotion, un trouble, une protestation ; et le corps pour cela va prendre part à une mise en scène.
Un animal, une chose même abstraite peut aussi participer de ce langage.
L’introduction d’éléments métalliques dans mes sculptures va pouvoir aussi dramatiser mon offre. Des surfaces rouillées pour dire le temps qui passe vont signifier que nous sommes des mécaniques bien fragiles.
La perte est souvent présente dans mes réalisations, le destin du corps y est “vissé”.
Quelle est la première image qui vous interpelle ?
Celle d’une colline au loin que je voyais de la fenêtre de ma chambre. Cette image a largement nourri mon imaginaire.
Et votre première lecture ?
Je me souviens de mon premier livre avec une couverture rigide qui était « Moby Dick » de Melville. Cet univers marin m’a laissé des images encore prégnantes.
Certes, je n’avais certainement pas saisi toute la symbolique du roman mais j’ai compris à ce moment-là ce que pouvait être l’évasion par la lecture.
Quelle musique écoutez-vous ?
En matière musicale mes choix sont assez éclectiques. Je peux aller de la musique traditionnelle très ancienne avec le duduk arménien, passer par le classique et finir avec un slam de Grand corps malade. Par ailleurs : Gérard Manset, Rodolph Burger, Lassa, Alain Bashung m’accompagnent souvent à l’atelier, mais en ce lieu j’écoute aussi beaucoup France Inter et France Culture.
Quel est le livre que vous aimez relire ?
Je relis peu, je reste surtout dans la découverte de nouveaux ouvrages. Mais je revois parfois ce petit livre d’Honoré de Balzac “Le Chef-d’œuvre Inconnu”. Un texte sur l’indicible acte créateur où la question seule demeure.
Ce qui a largement inspiré Jacques Rivette pour le film “La Belle Noiseuse” que j’ai vu de nombreuses fois.
Quel film vous a fait pleurer ?
Si je dois n’en retenir qu’un seul : le film de Philippe Claudel “Il y a Longtemps que je t’aime” où j’ai trouvé Kristin Scott Thomas extrêmement touchante dans l’immense solitude qu’elle incarne.
Mais d’autres films m’ont aussi apporté énormément d’émotion, comme ceux de Théo Angelopoulos ou de Kieslowski par exemple.
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Evidemment, je peux avoir une vision directe pour me raser et je n’y vois pas un futur président… Mais, plus sérieusement, je n’aime pas trop me regarder de manière plus introspective, j’y vois l’écoulement du temps derrière mes traits, comme dans les autoportraits de Roman Opalka.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Oser écrire ne me semble pas très difficile, si j’avais une motivation particulière pour écrire à quelqu’un il me semble que je pourrais le faire.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de Mythe ?
Les Cyclades où je vais me rendre encore cet été.
Quels sont les artistes ou écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
Proche serait afficher bien de la prétention de ma part, mais je peux citer Samuel Beckett et Thomas Bernhard pour leur écriture théâtrale.
J’aime les plasticiens qui sont Gérard Garouste, Ernest Pignon Ernest, Marc Petit, Giuseppe Penone, Germaine Richier, Louise Bourgeois, Robert Combas, James Rosenquist, JR, …
Les écrivains : Pascal Quignard, Pierre Péju, Laurent Gaudé pour ne citer que trois contemporains français.
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
A chaque 15 novembre j’aimerais sentir un appétit resté inchangé pour tout ce qui me passionne.
Le désir ne peut-il être mortel qu’avec l’être…
Que défendez-vous ?
Evidemment, une place privilégiée pour la culture dans nos sociétés pour un rempart à l’obscurantisme.
Que vous inspire la phrase de Lacan “L’Amour est quelque chose qu’on n’a pas et que l’on veut donner à quelqu’un qui n’en veut pas”?
N’est-ce pas là tout l’aveuglement des sentiments qui s’incarne dans cette phrase ?
Que pensez-vous de celle de W Hallen “ La réponse est oui, mais quelle était la question”?
Au-delà de la boutade, cette réponse m’évoque le risque de dire oui à une horreur.
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Aimez-vous que l’on vous pose des questions ?
Entretien et présentation réalisés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 11 mars 2018