Céline Minard, Faillir être flingué

Céline Minard, Faillir être flingué

Western année zéro

A la conquête du Western, la sage et prodigue Céline Minard se garde bien de le réduire en « Fine Art ». Elle le développe à sa main en une sorte de version romanesque du  Dead Man  de Jarmusch. Plutôt que d’illustrer le genre, l’auteure en effet le réinvente. Proche de la parodie, Faillir être flingué n’y tombe jamais – ce qui serait une facilité. Suivant le parcours de nombreux protagonistes, la romancière évoque leurs rapports assez particuliers à la nature sauvage et à sa conquête. Comme eux, elle fait reculer le frontière parfois avec lenteur et parfois au galop, en proposant tout un jeu entre le stéréotype (la femme fatale, le héros solitaire) et l’avatar auquel elle le soumet.
Chaque moment du roman saisit. Les figures imposées basculent à l’image des fiers héros qui deviennent d’habiles commerçants et rentrent dans le rang. Apparemment Kit Carson depuis bien longtemps a fait le ménage en quelques tribus indiennes. Pour autant, les attentes du lecteur sont loin d’êtres déçues : elles prennent une nouvelle consistance. La singularité du style n’y est pas pour rien. Par sa simplicité composite, Céline Minard devient une plasticienne qui dépasse les décors classiques du western. Monument Valley n’est plus ici ; la fiction jouxte un indicible qu’elle troue d’une énergie propre à celle du pays et de ses nouveaux arrivants. Chacun le fonde en s’y fondant.

Loin des idées communes au genre, ce western permet de toucher aux strates premières d’un monde réinvesti et dont l’auteure reprend possession à travers des instants qui, parce qu’ils sont sans importance, deviennent les plus significatifs. Du livre émane un substrat aussi bouleversant que drôle, aussi émouvant que dégingandé. Empli d’une nostalgie heureuse, il permet la rencontre d’un paysage dans lequel la confusion des sentiments et des intérêts est de mise. Le western s’y refait donc une santé en des trajectoires éloignées de celles où il avait fini par se déliter.
Faillir être flingué offre donc bien la préservation du mythe en le renouvelant par la folie du texte. Le corps même de l’auteure semble totalement engagé dans l’acte romanesque. Il devient une danse indienne, une gigue d’extraction irlandaise là où l’écriture se transforme en caméra-stylo très spécifique : celle qui n’a pas la bêtise de copier le mythe et le réel mais de les faire comprendre. A ce titre, c’est une certitude : oui, le Dead Man de Jarmusch n’est pas loin.

jean-paul gavard-perret

Céline Minard, Faillir être flingué, Editions Rivages, 2013, 336 p. – 20,00 €.

Laisser un commentaire