Carmen Boustani, May Ziadé
Muse de personne ou de tout le monde
Devenir muse ne se discutait pas pour May Ziadé. Elle ne cherchait pourtant rien à gagner ni à marcher forcément en des scénarios amoureux (enfin presque). Ce qui comptait et redonne le sens et le lustre à cette biographie est gravé par le sous-titre « la passion d’écrire ». Celle qui fut pourtant femme première et pionnière du féminisme moyen-oriental reste un parfait écho et pierre d’achoppement d’une future Marguerite Duras.
Cultivée et douée pour son style littéraire et poétique, elle a mis bien des pendules à l’heure même lorsque de sa passion avec le poète Gibran Khalil Gibran. Elle brilla de ses feux et de la vie intellectuelle du Liban comme en Egypte. Sensible et lutteuse, elle épata plus que la galerie des lettrés jusqu’à ce qu’elle se retrouve reléguée – quitte à subir la misogynie de ses cousins – en hôpital psychiatrique dont elle a est ressortie brisée.
Carmen Boustani nous mène du début à la fin de son voyage. Elle nous fait immerger dans sa richesse intellectuelle, sa psyché en sillonnant ses aventures qu’elle tenta d’oublier – enfin presque. Cette femme a changé le temps à travers ses attraits et ses conflits. Son histoire ici est perplexe mais elle crève l’écran d’une telle biographie. Elle est retrouvée telle qu’elle fut sans passer par la besogne et donc sans être obligée d’être besognée. Elle fut la transmettrice non parfois sans volupté d’une femme de salons littéraires selon une nouvelle culture dégagée – du moins partiellement – du machisme.
L’écriture de May Ziadé était riche d’ ondes et possédait quelque chose d’aérien. Le tout avant sa réclusion du rapt social. Mais toujours seule dans son coin tout comme brillante avec les autres, May Ziadé fut une sorte de Pentecôte sans suivre forcément la règle des tableaux idéologiques. Elle sut ignorer les maître, les montreurs de morale. Elle fut l’exemple même d’une femme « de classe » sans jamais se résoudre à être alignée même si finalement ce fut son prix à payer.
Grâce à Carmen Boustani, May Ziadé est donc ramenée jusqu’à nous. Prise d’émotion, une telle femme sut la transcender par son écriture. Lisant au petit matin jusqu’au soir, elle admirait la beauté, l’intelligence et l’amour, prête à sinon se perdre du moins le subir. Mais par une telle biographie nous sentons sa chaleur. A sa façon,elle revient nous revisiter. Pas de doute, elle est bien ici : imaginons-la à sa manière la déesse, toute neuve née de l’écume pour nous écrire (par personnes interposées – princes marocains ou autres compris). Le tout en lieu et place de sa vie si belle et si tragique.
Il faut découvrir une telle femme d’exception. Sa biographe aussi.
jean-paul gavard-perret
Carmen Boustani, May Ziadé, Editions des femmes – Antoinette Fouque Paris, juin 2024, 320 p. – 24,00 €.