CAConrad, Le Livre de Frank
Au sommet du volcan
Écrire impose une matière vécue toujours inachevée, toujours en train de se faire, et qui déborde d’elle-même. Mais c’est inséparable du devenir. Les poèmes et textes de CAConrad dévoilent qui il est ou quel homme est-il dans ce livre via son héros. A l’origine « affreux fils sans chatte », c’est enfant plus ou moins « genré » dans la spirale parentale.
Existe là une brèche dans toutes les dimensions du réel et de la biographie de l’auteur par procuration. Elle s’engouffre dans les dissociations psychiques d’où ressort en toute simplicité l’étrange. Ici, chaque phrase est encore un peu plus que la phrase en elle-même – mais toujours en équilibre. L’ensemble est violent, insupportable dans ce que devient le monde Kathy Acker selon nouvelle version masculine.
L’espace crée sa réalité parfois impudique (voire plus), sale et scandaleuse. L’écrivain incarne sa chair et il fait feu de tout bois. Moins privilégié des artistes, il s’érige dans cette écriture comme un maître en multiples possibles et impossibles, images et négatifs. Mais surtout, il ignore un pardon générique. Pour preuve, à la suite d’un viol et d’un meurtre, il écrit : « Est-ce que je dois pardonner ses violeurs et tortionnaires qui l’ont ligoté, bâillonné, battu, puis qui l’ont immolé pour le tuer ? Ses violeurs et assassins ne se sont jamais excusés, et la police qui a couvert les crimes ne s’est jamais excusée. Est-ce que je crois au pardon ? Cette question n’est pas la bonne ».
En face, il croit, ajoute-t-il, que « les pires choses sont possibles ». En conséquence, ce livre est terriblement lucide et presque sacro-saint – mais à l’envers. Et pour l’auteur, finalement, il s’agit de trouver comment survivre « face à ceux qui jamais ne s’excusent. ».
Reste toutefois un refus de de la destruction banale même si la créativité de l’imagination est associée à l’enfance sacrifiée par celles et ceux qui auraient dû l’aimer. Ici, l’écriture est LA révolte qui déjoue genres et idées et c’est un appel à toutes les fuites pour exister, pour comprendre l’émotion qu’il faut s’imaginer. Après tout, pour CAConrad, fuir c’est exister. Et inventer. Mais autre chose. L’auteur le prouve.
jean-paul gavard-perret
CAConrad, Le Livre de Frank, traduction de Camille Pageard & Elsa Boyer, éditions P.O.L, 2025, 184 p. – 22,00 €.