Butch Guice (dessin), Jerrold E. Brown & Paul Alexander (scénario), Métal – Tome 1 : « La bataille de Méridia »
Un Space Opera d’un classicisme confondant, souffrant de quelques facilités, mais aux graphismes envoûtants.
On ne vit que d’emprunts a dit, à peu près en ces termes, un auteur connu. Et rien n’est créé qui ne procède de ce qui déjà existe. À bien y regarder, on reconnaîtra aisément dans les pires monstres et les plus fascinantes aberrations nées de l’imaginaire humain une compilation d’éléments empruntés çà et là, dans les territoires les plus divers du monde qui nous entoure. Et les « univers autres » que prétendent offrir les « littératures de l’imaginaire » sont en fait des remaniements de réalités bien concrètes – passées ou présentes. Il reste tout de même aux artistes et littérateurs une certaine marge de créativité : si l’on peut se contenter de changer ses références de contexte, l’on peut aussi s’emparer à bras-le-corps des matériaux connus et les refondre de telle manière que la forme engendrée étonne au point de passer pour radicalement nouvelle.
Se borner à transposer hors de leur environnement habituel tels ou tels éléments peut être le fait d’une forme de paresse, de consentement à la facilité – ou bien répondre à une intention très précise visant à proposer une autre lecture de ces éléments, à les charger d’une signification inédite… Voilà pourquoi je me suis laissée aller à ces quelques lignes un rien oiseuses : je me demande auquel de ces deux cas de figure répond Métal…
Commençons d’abord par poser à cette bande dessinée l’étiquette qu’elle appelle sans doute possible : c’est un « space opera ». L’intrigue se déroule à l’échelle cosmique, il est question d’un empire menacé à la fois de l’extérieur par des créatures mystérieuses (entendez par là non-humaines) et de l’intérieur par des luttes de pouvoir telles qu’ont pu en connaître, en connaissent encore et en connaîtront longtemps toutes les organisations dirigeantes humaines. À quelque deux mille siècles du temps des Anciens – ce qui peut passer pour « notre temps » – Elias règne sur un empire multiplanétaire. Mais les Silkes – des non-humains – menacent son pouvoir. Elias va devoir organiser la défense de son empire et venir à bout des velleités de rébellion d’un de ses vassaux, le comte Ordis. Rien que de très classique, surotut si l’on ajoute qu’Elias doit, de plus, se garder de son propre frère. Le ton est épique, les scènes de combat sont nombreuses, dynamiques et violentes, les personnages élaborés à partir de valeurs guerrières qui flattent les fantasmes de toute-puissance que tout homme abrite au fond de soi.
Et puisque le « space opera » est une branche de la SF, la technologie n’est pas oubliée : outre les attendus voyages interplanétaires et quleques gadgets un peu faciles – l’acide atomique, des catapultes relookées high tech… – on trouve dans l’arsenal hypersophistiqué de Métal la cyber-cuirasse : une armure métallique truffée de dispositifs électroniques que le combattant ne revêt pas mais investit mentalement ; il devient son armure – une utilisation complexe, régie par un Code en quatres règles…
La construction du récit, en forme de flash back inscrit dans la boucle que forment la première planche et la dernière, donne lieu à une narration très resserrée et peu bavarde. Le lecteur est projeté sans parachute dans un univers à la fois détaché du nôtre – aucun renvoi à « notre » époque sous forme d’allusion à un cataclysme quelqconque qui aurait « rayé l’humanité de la Terre » – et beaucoup trop proche. Mais d’une proximité disparate, sans cohérence apparente : les références à « notre » monde proviennent de lieux si divers qu’on a l’impression d’un assemblage grossier et maladroit. Les instances dirigeantes sont, grosso modo, celles de la vieille Europe – un empereur, des ducs, des chevaliers, vicomtes, barons… etc. Il y a même des « lords »… La « planète-mère » de l’empire d’Ellias, Thule, doit visiblement son nom à Thulé, la culture préhistorique des Inuits. La dynastie à laquelle appartient Elias, celles des Huron, a le même nom qu’une tribu amérindienne. Les ennemis de l’empire sont appelés les « Silkes » – ce qui ressemble fort aux sylphes, génies aériens des légendes celtes et germaniques… Les costumes, eux, évoquent le XVIIIe siècle pour certains personnages, le Moyen-Age pour d’autres – et la marquise, pour l’heure la seule femme de l’histoire, avant de « devenir » son armure de combat, ressemble beaucoup à une Cléopâtre en tenue de détente.
Peut-être s’agit-il, pour les scénaristes, de « dire » quelque chose au sujet des mminorités ethniques via ces allusions aux Inuits et aux Amérindiens. Mais au vu de petits détails qui agacent – cette prière qu’Elias adresse à un certain « Dieu de la vengeance » et qu’il termine par un très-chrétien « Amen » ; la félonie du frère d’Elias trop tôt dévoilée, et pas seulement parce qu’on le montre en train de pactiser avec les Silkes : voyez donc ce rictus sournois, dès la page 13 et les mots qu’il murmure à l’oreille de son jeune neveu… n’est-ce pas désigner tout de suite aux yeux du lecteur le traître futur ? – on penchera plutôt pour une espèce de désinvolture caractérisée, une sorte d’euphorie de la pioche qui les aura égarés là et ailleurs sans qu’il réalisent combien ce qu’ils remontaient dans leurs filets formait, en fin de compte, un montage sans finesse.
Pourtant, malgré tout, et en dépit de sa dimension très conventionnelle, l’histoire saisit. D’abord par son rythme – immersion in medias res nous l’avons dit, où les bavardages technologiques sont réduits au fonctionnement des armures et des armes, où l’on passe d’une planète à l’autre, de Praxis à Thule et de Thule à Méridia d’un saut de case, comme si le voyage allait de soi et sans qu’il soit besoin de détailler les particularités techniques permettant les déplacements interplanétaires. Ensuite par l’empathie que suscitent très vite les personnages d’Elias et de son fils, qui compensent les côtés par trop stéréotypés du comte Ordis, du frère félon ou de la marquise ambivalente… Mais par-dessus tout la force de cet album réside dans le dessin. Les graphismes sont grandioses, particulièrement les gros plans de visages, dont les traits et les expressions sont d’une magnifique subtilité, et les scènes de combats corps à corps, où la transcription des postures des combattants confère à l’image un remarquable dynamisme. Et même si le trait perd en précision dans les vues d’ensemble – les êtres humains y sont ramenés à des silhouettes hyperstylisées presque maladroites – on oublie très vite ces petites défaillances devant, entre autres, la splendide double page mettant face à face l’armée d’Elias et celle du compte Ordis (pp. 42-43).
Parvenu à la dernière case, on ne songe plus qu’à une chose : savoir ce qui va advenir d’Elias. Autant dire que, nonobstant ce que l’on peut ressentir comme des faiblesses et des agaceries, cet album séduit et gagne sans trop de mal à la cause de cette série commençante…
isabelle roche
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Butch Guice (dessin), Jerrold E. Brown & Paul Alexander (scénario), Métal – Tome 1 : « La bataille de Méridia », Les Humanoïdes Associés, septembre 2006, 56 p. couleurs – 12,90 €. |
