Asphalte Jungle
(Trou écrire)
Il y a des trous au corps. Bref, nous sommes troués. Nous essayons de le remplir, mais tout fuit en tonneau des Danaïdes. Rien ne tient – ou pas beaucoup. Mais il y a aussi des trous dans le sol, des effondrements et autant de lézardes. Des plafonds craquèlent, des murs s’ouvrent et surtout des nids-de-poule se forment lorsque l’eau s’infiltre dans les fissures des routes et des rues. En gelant, l’eau se dilate, fragilise l’asphalte et entraîne sa dégradation. Il le subit. On ne sait pas ce qu’il pense de son enlèvement, Échappant à sa destinée, il ne monte pas vers l’Olympe et autres cols alpins : il descend. Il n’a pas été choisi : il n’a pas été emporté.
Le seul moyen d’être intégré au monde, c’est une dégradation initiatique. Sa disparition crée tout de suite un déséquilibre. Et cette incertitude ne se résout jamais complètement. Ce n’est pas seulement un fait narratif, mais quelque chose qui se propage. Sa chute est partout dans les paroles des autres, dans leurs hypothèses, leurs souvenirs, leurs projections. Restent les angles morts, les non-dits, les contradictions car chaque personne fabrique sa propre version.
Sa disparition oblige à parler. Elle force les récits à surgir, mais l’asphalte n’est plus là pour dire « je ». Ce sont les autres qui parlent à sa place. Finalement, il devient fluide lui aussi, et ça lui permet de se cacher. J’ai envie de le dire comme s’il avait besoin d’écrire, d’exorciser des choses à travers sa surface. Il s’y est engouffré jusqu’à ce que nous marchions souvent en mettant nos propres idées à distance.
jean-paul gavard-perret
Photo inconnue