Arno Bertina, J’ai appris à ne pas rire du démon
Un très beau texte qui ne veut rien décrire de la vie qu’a menée Johnny Cash mais seulement l’évoquer et, au tout premier plan, l’Amérique qui va avec
Ce fut d’abord du « bonjour-bonsoir » entre voisins. Mais les quantités de livres que Frédéric Grolleau tirait quotidiennement de sa boîte à lettres finirent par intriguer Guilhem Menanteau. Au point que les rapides échanges entre deux portes ont abouti à des conversations plus consistantes, et plus conviviales. Ainsi Guilhem apprit-il que son mystérieux voisin avait dans sa garde-robe, entre autres casquettes fort seyantes, celle de critique littéraire. Et qu’il avait fondé le présent site web – toujours à l’affût de nouveaux contributeurs lui fut-il précisé. Fin lecteur à ses heures et, comme il le dit lui-même, plus amateur de rock n’ roll que jamais à 33 ans, Guilhem nous fit donc parvenir sa première chronique – le brillant article qui suit. Espérons que ce coup d’essai magistral sera suivi de bien d’autres contributions…
La rédaction
Jusqu’à cette rentrée littéraire je n’avais jamais entendu parler d’Arno Bertina. Mais jusqu’au premier des American Recordings je n’avais jamais non plus écouté Johnny Cash.
Du premier je sais peu de choses : la quatrième de couverture précise qu’il est né en 1975, a écrit trois romans, en sus de l’objet de cette critique, est passé par la Villa Médicis et qu’il collabore à la revue Inculte. Du second je sais tout. Tout le monde sait tout. Le bien faiblard biopic Walk the line a été un succès, la légende est imprimée et maintenant que le bonhomme est sous terre, qui se soucie de la réalité ?
Du premier je voudrais citer ici un extrait tiré de l’interview croisée avec son compère Pierre Sengès dans le supplément livres de Libération du 7 septembre dernier : il y est question de phrases courtes contre lesquelles P.Sengès s’exprime :
Pour le plaisir de l’oreille d’une part, et d’autre part parce que la phrase courte me semble péremptoire. Elle assène des vérités : c’est une imposture intellectuelle.
Et Bertina de renchérir :
Le texte peut prétendre à quelque beauté si j’arrive à étirer ou casser la phrase ou m’y perdre et ramifier les affirmations que je peux y faire.
Le propos de J’ai appris à ne pas rire du démon est d’appliquer cette théorie – bien sûr éminemment discutable (qu’on pense à Hemingway par exemple) mais néanmoins intéressante dans le contexte actuel de la littérature française – à des séquences de la vie de Johnny Cash. Trois séquences à des moments clés de l’histoire de l’Homme en noir : « avant de devenir chanteur », « au cœur de la drogue », « à la fin de sa vie ». Une action par chapitre, contée par un tiers. Bertina ne veut rien nous décrire de cette vie-là, il veut seulement l’évoquer et, en même temps, au tout premier plan, l’Amérique qui va avec (même souci dans le film d’ailleurs, comme si Johnny Cash impliquait l’Amérique, comme si l’Amérique expliquait Johnny Cash).
Pas d’exposé théorique brillantissime ici, comme dans le livre de Bégaudeau sur Mick Jagger (Mick Jagger, un démocrate 1960-1969, dans la même collection, chez Naïve). Plutôt un exercice de style appliqué : clins d’œil à Faulkner (noms des narrateurs, épigraphe), rythme des dialogues du premier chapitre, poésie en prose du second (ainsi sur la drogue, page 86 : Mes yeux crachent du verre, et les pores de ma peau, ça fait des bubons qui, grossissent et éclatent, qui me, déchirent et là des éclisses, des épines, des termites, des vers de terre, tout ça sort de mon corps et m’élargit la peau comme une chignole pour agrandir un trou, et des mains, des mains s’agrippent aux bords de la plaie pour l’étirer, un peu plus…), logorrhée du dernier pour une mise en perspective rageuse de son œuvre par celui qui le remit en selle alors que la mort déjà rôdait. Et dans les trois une remarquable puissance d’évocation.
Avec l’application du théoricien testant son idée, Bertina parvient ainsi à faire entrer J’ai appris à ne pas rire du démon dans cette catégorie d’ouvrages, pas si étendue en France, qui projette instantanément le lecteur au cœur de la mythologie américaine. C’est aussi rapide que le premier paragraphe du De sang froid de Capote, aussi direct que le « Hello, I’m Johnny Cash » qui ouvrait les concerts du Vieux. C’est bon.
guilhem menanteau
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Arno Bertina, J’ai appris à ne pas rire du démon, éditions Naïve, août 2006, 151 p. – 12,00 €. |
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