Luigi Capuana, Giacinta/L’Œuf noir & autres contes fantaisistes
Un classique sombre du vérisme italien enfin accessible au lecteur français
Giacinta ou les âmes tragiques
Spécialiste des atmosphères noires, des existences traversées de rêves cruels et des douleurs mortelles, Luigi Capuana (1839-1915), peintre des anxiétés coupables, fut le maître à penser du vérisme aux côtés de Giovanni Verga (1840-1922), l’auteur énergique et violent des Malavoglia (1881). Nous sommes dans les années 1870, les expériences de Charcot à la Salpêtrière ont remplacé les instruments de torture du Moyen Âge, les chevalets, les fers rouges et le plomb fondu. Á la suite des romanciers naturalistes, Luigi Capuana, disciple de Zola, se situe dans cette lignée positiviste qui ne prétend qu’à l’analyse des faits, qu’à l’étude sincère et sans passion1. C’était compter sans l’étroit rapport du moral et du physique, sans la puissance irrésistible et meurtrière de la pensée, sans la ligne incertaine et changeante du réel.
Dans ce roman de 1879, Capuana se livre à la froide curiosité d’un savant devant un cas d’espèce2, analysant les âcres et corrosives passions de la Sicile, disséquant d’une écriture précise l’amertume d’une existence de femme traînée le long de stériles années. L’écrivain se propose de jouer le rôle d’un médecin qui palpe et cherche l’endroit sensible, le symptôme de l’abcès caché. Son style aigu appuie sur la place endolorie d’une âme obscure et réussit à capter les vains et douloureux efforts de son héroïne pour faire saigner sa blessure. La précision insoutenable du trait dessine le tableau d’une humanité sombre où chacun montre à nu la férocité de son égoïsme : rien n’égale la noirceur du désenchantement de Giacinta et le cynisme scélérat de son entourage. On remarque alors l’étrange contraste de l’écriture vériste avec les rigides doctrines zoliennes. Certes Capuana livre ici la plus lugubre histoire dans l’aridité de ses détails, les faits petits et médiocres d’une existence condamnée, pour autant il n’oublie pas d’en restituer avec un talent délicat et subtil les troubles et les vibrations de nerfs, les invisibles sentiments et l’essence indéfinie, presque mystique.
Dans la littérature de l’époque, les femmes expient les ivresses de misérables tragédies, les criminels émois de l’adultère à l’instar de la Julianne de L’Innocent (1893)3 ou de la comtesse Livia de Senso (1883)4 qui voit les forces destructrices du mal se déchaîner dans la sensualité. Quant au roman de Neera, Teresa (1886)5, il met en scène les convulsions hystériques d’une sensualité féminine réprimée faite de désirs fébriles, d’attentes crucifiantes, d’insomnies, de tortures, de martyre continuel.6 Avec la mortelle angoisse des écrivains fin-de-siècle, pour qui l’univers féminin est un abîme, Capuana nous plonge au cœur d’un drame secret. Douée par la nature des dispositions les plus funestes, Giacinta a hérité de sa mère, bourgeoise sans morale, d’une flamme sensuelle. Élevée sans principes religieux ni frein, livrée à elle-même, elle est violée par Beppe, un jardinier immoral que les vivacités de la petite fille poussent au crime. Trop faible pour contenir les fièvres de ses sens malades, déchirée par les remords, souillée par les souvenirs de son enfance dépravée, elle connaît l’espérance et le bonheur dans sa liaison avec Andrea avant de se suicider.
Toujours plongées dans des abîmes de déchéance, en proie à des hantises dévorantes, les héroïnes de Capuana sont victimes de troubles hystériques et de mélancolie profonde. Torture (1893)7, restitue la douleur fondamentale, le frisson de terreur physique d’une femme en proie aux hallucinations de l’épouvante. Á travers ce récit bref et brûlant, on voit en effet Teresa, deux fois violée par son beau-frère et par le sacrilège germe vital8 qu’il a laissé en elle, revivre l’acte avec une précision matérielle qui la précipite dans la folie. Disciple du criminologue Lombroso à qui il dédie « Le Mari vampire » (1907)9, Capuana a illustré par ses récits, les échanges féconds entre la psychiatrie et l’art, se penchant sur les fureurs hystériques, la frénésie désespérée, le désir insensé qui anime autant Emma Bovary que Salammbô ou Marthe Mouret.
Participant de ce que les Goncourt appellent la clinique de l’amour dans la préface à Germinie Lacerteux10, le roman de Capuana explore, dans une sorte d’anatomie morale la folie et l’hystérie qui dévastent le corps de Giacinta et la poussent à se suicider. Par-delà la curiosité pathologique, il s’échappe de ce récit un parfum de mort et de souffrance, une nausée existentielle entière et profonde qui absorbe toutes les forces vives du lecteur.
Nous signalerons par ailleurs la parution chez l’éditeur Finitude d’un recueil de récits brefs qui mettent en lumière un aspect méconnu (du moins en France) du talent de Capuana. Il s’agit de L’Œuf noir et autres contes fantaisistes11, où l’on découvre en l’écrivain italien une sorte de Lewis Carroll facétieux12 passé maître dans l’art de détourner le genre du conte de fées par le biais de l’absurde et de l’humour noir.
NOTES
1 – Giovanni Verga, « Préface » (1881), Les Malavoglia, 1882 ; traduit de l’italien par Henriette Valot, introduction de Marcel Brion, Paris, Club Bibliophile de France, coll. « La Comédie universelle », 1957, p. 18.
2 – Luigi Capuana, Giacinta, 1879 ; traduit de l’italien par Olivier Favier, Éditions Farrago, coll. « Italiennes », 2006, p. 191.
3 – Gabriele D’Annunzio, L’Innocent, 1891 ; traduit de l’italien par Georges Hérelle, préface de Thierry de Vulpillières, Paris, La Table Ronde, coll. « La Petite Vermillon », 1994.
4 – Camillo Boito, Senso. Carnet secret de la comtesse Livia, 1883 ; traduit de l’italien par Jacques Parsi, Arles, Actes Sud, coll. « Babel », 1994.
5 – Neera, Teresa, 1886 ; traduit de l’italien par Emmanuelle Genevois et Josette Monfort, Paris, Éditions Philippe Picquier, 1991.
6 – Ibid., p. 148.
7 – Luigi Capuana, Torture, 1893 ; traduit de l’italien et présenté par Alain Sarrabayrouse, Arles, Actes Sud, coll. « Lettres italiennes », 1989.
8 – Ibid., p. 21.
9 – Luigi Capuana, « Le Mari vampire », 1907 ; nouvelle traduite de l’italien par Veren Muheim et recueillie dans Roger Vadim présente : Nouvelles Histoires de Vampires, choisies et annotées par Ornella Volta et Valerio Riva 1961 ; réédition : Paris, Le Livre de Poche, 1972, p. 249-268.
10 – Edmond et Jules de Goncourt, « Préface de la première édition », Germinie Lacerteux, 1864 ; édition de Philippe Desan : Paris, Le Livre de Poche, Classique, 1990, p. 3.
11 – Luigi Capuana, L’Œuf noir & autres contes fantaisistes, traduction et présentation par Dino Nessuno, Bordeaux, Finitude, 2006.
12 – Dino Nessuno, « Postface » in Luigi Capuana, L’Œuf noir & autres contes fantaisistes, ibid., p. 195.
delphine durand
Luigi Capuana, Giacinta (traduit de l’italien par Olivier Favier), Éditions Farrago coll. « Italiennes », septembre 2006, 273 p. – 22,00 €.
Luigi Capuana, L’Œuf noir & autres contes fantaisistes (traduction et présentation par Dino Nessuno), éditions Finitude, octobre 2006, 206 p. – 16,00 €.