Arnaud Bordes, Le Bazar de Clodagh

Arnaud Bordes, Le Bazar de Clodagh

Pourquoi donc ranimer, en ces temps où tout est avili, un érotisme si noir aux effluves faisandés ?

Peut-être la lyre était-elle trop bien accordée au monde ?

S’il n’avait tant aimé faire l’amour, il se serait logé une balle dans la tête. Mais renoncer à la vie est une chose, et renoncer à la vie sexuelle une toute autre chose.
Romain Gary, Charge d’âme, Gallimard, 1977.

Arnaud Bordes objectera à Gary qu’il ne s’agit nullement d’amour en ce Bazar de Clodagh, seulement de littérature. Là, Gary rugirait que seules l’intéressent l’aventure humaine, l’humanité comme une patrouille perdue en marche pour le néant, traversé ça et là de beaux gestes, toute page devant, à l’instar d’un travelling de Godard ou Jacques Rivette, opposer au monde comme il va, un point de vue moral ! Arnaud Bordes éditeur partage parfois les vues de Gary, par exemple quand il publie Laurent Schang, Constat d’Occident, l’homme sans doute aussi se plaît à quelques-uns de ces mâles rêves que connurent Mac Orlan, Kessel, Saint-Exupéry et Malraux, avant eux.
L’écrivain disside. Un peu, beaucoup, passionnément ou pas du tout, qu’en savons-nous ?

Virginité idéelle d’un Corto Maltese, dont le portrait sert de fanal à l’ouvrage ? Le volume, il faut ici le souligner, est de rare facture : l’enveloppe annonce la perfection du texte… Mauve et noire, précieuse comme il convient à une forme palimpseste de l’enfer du XIXe siècle. La couverture donc, un bois gravé de Félix Vallotton reproduit, black and white, nous livre le corps blanc d’une hétaïre, en son boudoir, nonchalamment étendue. La très chère étant nue, abandonnée à une lascive pose, de dos, est-il besoin de le préciser ? Je le précise, postérieur offert aux regards, à la fessée ou la possession licencieuse, interdite. Je m’arrête, manquant singulièrement d’imagination, l’auteur et les dames du temps jadis y pourvoiront ! Bordes sait dire cela beaucoup mieux que je ne le puis :
Elle s’allongea, fœtale, en fesses, afin qu’effleurât le soupçon rond ; elle se profila, le pubis cru, en surplomb. 
Du sang de la volupté et de la mort, ce serait peu dire, du sperme, du venin, de la boue, de l’orgie, du lucre et de la peine ! La chair est lugubre, la femme goulue, le monde vide, la solitude démentielle et le livre, pas de ceux à lire de la main gauche, tant la bagatelle se fait nature morte où les mouches et les vers à l’envi voltigent au-dessus des alcôves, les corps ici se veulent charognes infâmes, les organes viandes déjà avariées, servies froides aux repas de noces. Soupçon de romantisme attardé, aubes et crépuscules manqués, ne demeurent que la fruition des mots, la jouissance sans pareille d’avoir maté la langue, soumis la grammaire à une rude discipline et ramené les corps à leur matérialité brute. Au bazar de Clodagh, le romantisme est un réalisme, la naissance du monde le cloaque où origine et destination se confondent, la perfection du langage, babélisme, le raffinement des plats, l’excellence des choses, festin nu. En littérature comme dans la vie se trouvent ici en creux moqué l’effort civilisateur, surtout ce « comme-ci », ci-devant appelé amour et les corps vases sacrés, sanctuaires du héros à venir, avilis, chosifiés.
 
Sans doute, grisé de dons, Arnaud Bordes a-t-il voulu faire montre d’une adresse sans égale ? Peut-être sa lectrice manque-t-elle de générosité devant cette littérature vanité au sens où Stendhal l’entendait de l’amour ou simplement mélancolie en celui où Walter Benjamin mesurait la tristesse de Flaubert à l’aune de son exactitude à faire revivre Carthage ? Demeure, nodale, la question que j’aimerais lui poser : Pourquoi hic et nunc, en notre monde où tout ce que nous aimions se trouve avili et chosifié, précisément, ceci ? Murakami Ryu arpenta dans sa trilogie Ecstasy, Melancholia, Thanatos, l’érotisme noir au cœur du Siècle, contrée du Capitalisme, plongée en apnée dans les eaux noires du Calcul égoïste. Pourquoi revenir aux « amours », aux plaisirs frelatés de l’adultère de Marie de Régnier et Pierre Louÿs pour arpenter le Continent noir et ses contreforts, dont Sacher Masoch, Breton, Alexandrian établirent les dernières cartographies ? Quid de l’érotique païenne d’un Mandiargues, où sol invictus, le Gran Pan resurgit sous chaque baiser, chaque morsure, en l’absence de souillure ? Car enfin ce goût de souille, ces puanteurs décomposées ne forment jamais qu’un point de vue, un travelling, dirait Godard après Marcel Aymé et celui-ci ne saurait être qualifié autrement que de petit-bourgeois. Pourquoi cette passion fin-de-siècle, cette littérature clin d’œil au décadentisme, en cette aube étrange, nôtre, où la Pornographie fait retour en tous lieux ? De Meetic à Bangkok, de Java à Dubaï, de Paris à Haarlem, les filles seront des trous, les hommes des queues, les enfants des Jésus de messes noires et les godemichés passeront pour hosties.

1969
Année érotique. En 1969, naquit Bordes, au temps exact où la jouissance de l’un, camarade souviens-toi, étendait la mienne à l’infini, sur les murs, les bancs, au fil des nuits de la Sorbonne occupée. L’homme et la femme alors prétendaient se partager le poids du monde, Huguenin, quelques années auparavant, l’hiver 1963, notait que l’amour était devenu un sujet de pure pornographie et Roland Barthes se préparant à composer Fragments d’un discours amoureux, portait une cravate jaune Werther, enserrait l’érotique dans la plus belle gangue du monde, celle du langage unissant une vie d’écrivain – la solitude d’un cabinet – et l’alcôve en un lieu unique, le corps qui écrit, liant l’unique et la chose commune en une poétique dont peut-être Port Royal, seul, avant lui, connut le secret. L’objet de l’amoureux transport pouvait être giton, tapin, alter ego, fantôme ou dieu, le discours seul réifiait le vertige des peaux. La trivialité rallumait l’extase platonicienne, élevant l’esclave au-dessus du Maître. La soumission au plaisir demeurait un jeu érudit et savant où la vie, vaincue par l’habitus, les rites sociaux et le Capital, reprenait ses droits.

Barthes savait comme Gary devoir mourir le jour où il cesserait d’être un objet de désir. Vie et désir ne formaient jamais que le plus vieux cantique, la fiancée n’était alors belle comme un rêve de pierre, mais une chèvre courant sur les monts de Judée. Ses seins alors figuraient la vigne, sa bouche la source claire, l’éclat de son corps le mirage surgi au désert, ses yeux les étoiles du ciel, les baisers et les caresses lors écartaient les ombres et les menaces de la guerre rôdant toujours. La fruition consacrait la jeunesse, un temps pour bander et un autre pour se souvenir, un temps pour féconder, engendrer et un temps pour contempler le champ ensemencé. Les parfaits amants deviendraient des Philémon et des Baucis, le lit, l’arbre dont Ulysse, de retour à Ithaque, partage avec Pénélope le secret. Le catholicisme n’était pas venu prôner le devoir conjugal – un trou dans la chemise de nuit -, exalter la virginité ni encore ordonner aux disciples : « Vivez avec vos femmes, comme si elles étaient vos sœurs ! » En amour, il était interdit d’interdire et une femme juive alors avait le droit de demander le divorce au Tribunal rabbinique, en cas d’incompatibilité des peaux ! Le temps est écoulé. Le grand Pan semble mort, les juifs ont préféré les douceurs sectaires, le christianisme peu à peu s’est éteint, répandant l’idée du péché et livrant pieds et poings liés le royaume des corps à sa jumelle la transgression. Dame Pornéïa, Madone des bordels et des films classés X, semble devenue la norme, quant à l’Islam, chacun sait que Mahomet tenté par la jeune épouse de son lieutenant, ordonna de voiler ce que chaque homme selon lui désirait violer. Nous connaissons la suite. En l’absence de tabou, surmoi ou refoulement, le juriste paraît et à sa suite l’armée des censeurs cousent ensemble secret du lit et ordre public.

Seuls les vieillards, ces années- là, se souvenaient de la transgression selon Bataille, des provocations de Genet et seuls les ringards s’intéressaient aux souvenirs des bordels. Sexualité de la misère et misère de la sexualité… Le désir ignorait toute limite et aucune pratique, volontairement consentie entre adultes de 16 à 90 ans, ne paraissait déviante ! Le XIXe siècle, son attirail de fouets, de crochets, de lacs, de chaînes et de lames, semblaient les réponses d’anciens enfants de chœur aux sottises des mauvais prêtres et aux aigreurs des bourgeoises jamais honorées, épousées, sacs, pour leur dot. La nuit alors avait cessé de porter des jarretelles. Croyant réinventer l’amour, la jeunesse française réécrivait l’Astrée. En 1969, les sainte-nitoucheries semblaient pour jamais avoir fait long feu, les garçons et les filles prétendaient pouvoir aimer vingt fois avec la même violence. La vie devant eux ! Nietzschéens, ils se croyaient des dieux toujours tentés par des nymphes passagères et elles, des déesses se reposant auprès de cent bergers ! Cela portait un beau nom, mon camarade, libération sexuelle. Le désir des « moins de 16 ans » n’effrayait encore personne, baiser signifiait se sentir, voire se revendiquer vivants. Clair de femme, Dernier tango à Paris, baiser éloignait la mort et les fantômes. Soudain une chape, à nouveau, resurgit, avec elle mille cages : le voile et son frère porte-jarretelles, la sexualité selon Michel H, chef de file des boudins mâles et leurs désirs de seins siliconés et de fesses botoxées, le goût des lèvres de babouins plus expertes sans doute à tailler des pipes, avec cela le retour de la grande séparation, le monde et la cour de récréation, à nouveau scindés en deux ! Il est vrai qu’en 1969, filles et garçons portaient les cheveux longs, que nos chanteurs fétiches flirtaient avec l’androgynie et que les boîtes à lait tombant sur les torses des amazones ne faisaient plus recette.
 
Quand sont-elles revenues ? Quand les mecs se sont-ils remis à boire de la bière et les filles à dandiner du popotin comme des cannes ou des oies ? Quand les cours de récré ont-elle vu le mur imaginaire, rose Barbie et noir Vador, se reformer ? Quand le foot a-t-il remplacé l’attente du tsigane par Meaulnes et ses camarades ? La société de consommation, le retour du religieux, la désintégration du tissu social, le chômage, la crise pétrolière, la morosité fin-de-siècle ? Tout cela. Car enfin un chômeur prédateur sexuel ressemble aux clients des maisons du Bazar de Clodagh, qui pour tromper son ennui jouit de la souffrance et du sang de la victime élue. La misère conduisit hier une jeune fille à cet état de prostituée glorieuse et aujourd’hui n’importe qui à une mort ignominieuse, sous le même rut, la même énergie dont Bordes – exercice de style oblige – nous régale.
Arnaud Bordes écrit à la perfection, manie en érudit et en homme d’esprit à merveille le pastiche. 
Où se cache la cause de ma tristesse de lectrice ?
En cet accord trop parfait de sa lyre au monde.

Niklaus M. Deutsch,
La Jeune Fille et la Mort
E
ros et Thanatos ont fait retour. Hécate et ses chiennes, la femme ange de mort, la jouissance non comme petite mort et renaissance, mais déréliction. Fin de partie. Fin de race. Acédie. Décadence.

Arnaud Bordes s’approche du milieu du chemin de la vie et ne croit plus à la vie. Arnaud Bordes est né en 1969 et il relit Louÿs, Marie de Régnier, Rachilde, sans la charge sociale qui fut leur, pille les libérateurs nécessaires de l’amour, pour nous conter les tristesses des harems, des partouzes, la nature selon Sade et non selon Corneille. Fleuron d’une littérature épuisée pour un monde saturé, fatigué. Au Minitel rose ont succédé les casiers du net et ses poubelles, l’exigence des désirs de l’un cherchant la réponse congruente, assassinant le vertige de la rencontre, cette course à l’inconnu où Narcisse dans l’étreinte périt.

Peut-être seulement trop accordé au monde où amour est redevenu péché, ne parviens-je pas à m’amuser du retour d’un trop vieux lexique où les femmes sont chiennes et les hommes cerfs, où le rut est bestialité pure, le sexe cloaque, le clitoris une excroissance inutile type bec de perroquet, l’anus, lieu de la transgression, quand, à mon idée, le sexe est fourreau et la verge le poignard qui le comble, la pénétration, une association fantasmatique où l’âme se donne à voir, unifiée, type moitiés d’oranges enfin recollées, le clitoris, la verge des femmes – le lieu de l’androgyne parfait d’où naît l’union totale par la faculté de ressentir ce que ressent l’amant, enfin « la sublime porte » comme ultime possibilité de ne se celer rien, se possédant entier.
La débauche ennuie toujours un peu. Politique, comme chez le Pasolini de Salo ou Portier de nuit même un peu ratée, elle donne à réfléchir, touchant au moteur secret du fascisme, mais art pour art, elle devient charme discret de la bourgeoisie.
J’aimerais tant lire enfin de l’Arnaud Bordes dégagé de l’empreinte du passé. Si j’étais, non sa muse ou maîtresse, Dieu m’en garde, non pas son éditrice, infernal métier, mais seulement son amie, je lui suggèrerais l’expérience suivante, un an entier sans ouvrir aucun de ses livres fétiches, certaine que l’entière maîtrise de la langue et le beau talent qui sont les siens trouveraient l’objet capable de l’arracher à la tentation du pastiche et de l’exercice de style qui rendent toute critique et tout éloge inféconds.

NdR : L’on peut accéder au catalogue de la maison publiant le recueil d’Arnaud Bordes, les éditions Auda Isarn, par l’intermédiaire du site Réfléchir & Agir.

sarah vajda

   
 

Arnaud Bordes, Le Bazar de Clodagh, éditions Auda Isarn, octobre 2007, 121 p. – 15,00 €.

 
 

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