Jean-Marc Agrati, Le chien a des choses à dire/Un éléphant fou furieux/ Ils m’ont mis une nouvelle bouche

Jean-Marc Agrati, Le chien a des choses à dire/Un éléphant fou furieux/ Ils m’ont mis une nouvelle bouche

… parce que son regard rince le monde et que ses phrases sont aussi justes qu’un travelling de Rivette, Godard ou Rohmer

Un art brut pour un monde brutal

Pourquoi lire Agrati ? Pour soutenir les petites maisons d’édition ? Ce snobisme inversé ne me tente guère, Millet, Modiano… cet automne, sans rougir, j’engraisserai Gallimard, voire Flammarion pour lire encore Moravia. Hermaphrodite donc, une maison courageuse selon la formule consacrée ? Je la révoque. Publier ce qu’on aime, ce qui vaut, tenter de faire front au vent qui décoiffe les cheveux et non croire prendre la vague, mêlant prudence et bons sentiments, voilà qui mérite le nom de courage. Risque illimité. Couru à bout de souffle de démériter et de la Littérature et du Temps. Hermaphrodite publie ce à quoi ses directeurs littéraires croient, majoritairement des hurlements en défaveur du Siècle. Le moyen de leur donner tort ?

L’un d’eux, Jean-Marc Agrati – 44 ans aux mirabelles, Hermaphrodite est nancéenne – ne vient pas du sérail, pige pas au Figaro ou à Libé – remarquez, il pourrait – a débarqué en 2004 dans le mundillo, en clandestin. Pas un illettré. S’il ignore les tartines chateaubriandesques, Benjamin Constant, Goethe et Henri Heine, il a assidûment fréquenté Wells, Huxley et Dick, sait le lien qui unit en de très impures noces Histoire et Littérature, ce qu’il en coûte au monde occidental d’être entré dans la « Post-Histoire ». L’essentiel pour entendre le monde comme il va, en saisir la mécanique démente. En rire. Surtout en faire rire, jusqu’à se déchausser les dents. De surcroît scientifique. Sa voie royale : les grandes écoles, ingénieur en aéronautique, l’enseignement des mathématiques. Il aborde la planète littéraire comme Aristote et Platon hier. Le désert commence où l’analyse se meurt. Irréductible. Accessible seulement aux mythes. Feu sur le quartier général. La marquise n’y sort pas à cinq heures. Et pour cause. Plus de marquise, d’heure du thé, de boudoirs, de cafés tristes, de familles, de lignées, d’honnête musique, d’art d’agrément, de domaines merveilleux, seulement des morgues, des laboratoires, des F 2 aux canapés défoncés, des coins de rue, des jardins profanés, des camps de vacances où le soleil prend sa revanche sur l’hédonisme fin des temps. La vraie vie, celle où les jeunes clochards des rues de Bogota se réveillent aveugles, cornées vendues aux grands-parents d’Occident, un village global où les enfants du Tiers-Monde offrent leurs organes pour permettre à nos bambins de regarder la télévision, pianoter sur des Déesses, en attendant la retraite.

Constat d’Occident, dirait mon ami Schang, messin. La Moselle n’est pas très éloignée de la Meurthe-et-Moselle. La Province regorge de jeunes gens en colère. Pour combien de temps encore ? Avant de lire Agrati, je n’avais pas vraiment compris la nature du lien qui attachait Nabokov à l’ingénieur agronome Alain Robbe-Grillet, pas un homme de lettres. Un écrivain. Un regard particulier, une solitude, un don, surgi par défaut, contre l’éducation et le conditionnement. Pas une rêverie adolescente. Une faim, une nécessité.
 
Pourquoi lire Agrati ?
Pour l’absence totale de toute volonté de retour en arrière, de rédemption, de salut. Ni constat ni témoignage, pas davantage gnose, nostalgie, nekuia, procès verbal, pas l’once d’un didactisme ! Sous nos yeux, grouille la vie en une succession d’objets bizarres façonnés à partir d’un matériel tordu, hétéroclite, branlant, le réel. Hyperréaliste ? Surréel ? Je préfère le second terme. Comme Alain Fournier laissait affleurer la magie d’une adolescence d’autrefois, la splendeur du dernier été avant 1914, Agrati permet à la démence d’envahir, mystère en pleine lumière, par-dessus par-dessous, par tous les trous, si j’ose dire, pores et sports, porc et sports, notre quotidien.

Pourquoi lire Agrati ? C’est pas tous les jours fête. Je ne suis pas de ceux qui négocient avec le plaisir.

Mode d’emploi.
Accepter de ne pas comparer. S’abstenir de chercher modèles ou contre-modèles. Se laisser guider. Ici l’écrivain est tout-puissant. Il nous arrache au banal et au déjà vu. Bien supérieur aux Américains de la Beat Generation comme Bukowski ou Burroughs – auxquels invariablement on le comparera, comme à Boris Vian – en ceci qu’il est clean et révèle à jeun l’horreur vive.
Le rare ici tient à ce qu’il ne va pas chercher ce qu’il y aurait de plus extravagant, voire border line : chirurgie esthétique – style Nip tuck – maladies orphelines, épidémies, virus ou encore paranormal – genre X-men – seulement des gosses de banlieue qui s’amusant à devenir les plus fortiches, trouvent plus forts et à ce jeu, forcément, perdent tout, explosent en vol, finissent en bombes humaines qui détruiront nos villes ; des jolies filles qui ne croient pas au trou dans la couche d’ozone, manque d’imagination sans doute, syndrome de Saint-Thomas avant la révélation. Ici, le lecteur affronte des dépressions nerveuses tellement contrôlées que toute barrière morale saute, condition masculine et féminine soumise au règne des images. Tout est normal. Pas glauque pour être glauque, ni provoc’ de façade, pas de vieil imper sale ni de mégot jauni, pas d’œil de verre. No look. Agrati ressemble à ses livres, ses livres lui ressemblent. Deux attributs : l’intelligence et la force. Un tendre que surprend l’étendue des dégâts ou un solitaire plus ambitieux qu’il n’y paraît. La chose demeure indécidable. Il ne s’arrête pas quand il voit la folie, lui emboîte le pas, l’entoure, la presse. Bonne fille, la donzelle se rend à ses caresses et le récit s’emballe : cannibalisme, bain de sang, envols, tortures…

Restent les trois livres, trois recueils de nouvelles – Le Chien a des choses à dire (Hermaphrodite, 2004) ; Un Eléphant fou furieux (La Dragonne, 2005) et Ils m’ont mis une nouvelle bouche (Hermaphrodite, 2006) – à recommander chaudement à ceux qu’irrite le conformisme de livres « Succès assuré » parce que certifiés conformes, travestis, c’est-à-dire vendus comme brûlots, par le patient labeur d’éditeurs qui attendent leur heure, vieux déjà, lassés, réclamant la santé, la jeunesse à la provocation permanente, surfant sur l’illettrisme de ceux qui n’ont pas lu par exemple L’Emploi du temps de Michel Butor ou Victor Cousin. L’intérêt d’Agrati tient à ce qu’il n’a pas besoin de faire l’éloge de la pédophilie, de la scatologie, d’Oussama le Magnifique. Il décrit simplement un monde où toutes ces choses sont possibles, majoritaires en de nombreux endroits, résidus de misère, d’impuissance, fruits du capitalisme, de la débine de toute loi morale et nous donne à voir, grossi, comme un tubercule de pomme de terre, l’enfer où résident, très loin de Saint-Germain-des-Prés, les hommes ordinaires. Aucune misogynie. Membres du club des boudins mâles s’abstenir ! En Post-Histoire, filles et garçons, également, erreront sans boussole, abordant en des îles où les fonctions vitales ont pleinement retrouvé leur substrat animal. Pour s’estimer castrés, souillés, il faudrait encore appartenir d’usage sinon de droit à l’humanité. Bienvenue en Post-Humanité. Là est le point. Là le génie de la chose.
 
À l’inventeur de Zol, grâces soient rendues !
Par ce regard, le monde aura été rincé, sans bleu du ciel, sans substrat catholique ou islamique, sans techouva juive, sans marxisme, simplement purifié par la grâce d’écrire juste. Une phrase juste comme un travelling selon Jacques Rivette, Jean-Luc Godard, Éric Rohmer, est un geste moral.

NB – Les éditions Hermaphrodite ont leur site officiel ici, et leurs ouvrages sont en vente sur le site Rezolibre

   
 

sarah vajda 
-  Jean-Marc Agrati, Le chien a des choses à dire, éditions Hermaphrodite, mars 2003, 282 p. – 16,00 €.
-  Jean-Marc Agrati, Un éléphant fou furieux, éditions La Dragonne, avril 2005, 100 p. – 13,50 €.
-  Jean-Marc Agrati, Ils m’ont mis une nouvelle bouche, éditions Hermaphrodite, décembre 2006 240 p. – 18,00 €.

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