Antun Šoljan, L’homme troué
Antun Šoljan (1932-1993) a transformé la langue poétique croate. Son regard impitoyable sur les turpitudes de la société et ses maîtres, sa tendresse pour l’être humain sont métamorphosés dans ce qui ressemble à de petits traités d’aphasie lyrique face aux bruits du temps social et politique. L’exercice de l’écriture réincarne l’être que les abstractions de la poésie classique souvent désincarne en Croatie comme ailleurs. L’auteur prouve que l’écriture ne peut s’aborder sérieusement là qu’en présence de tous les ingrédients nécessaires : l’espace, les lieux, le recul, et parfois l’abandon.
L’encre coule dans les poèmes pour tracer un chemin venimeux. Le poète y mène un combat. En plus des nombreuses autres joies (et détresses ) qu’il peut susciter, le poème devient en conséquence une formidable manière de pénétrer la mémoire d’un pays aussi lointain que proche. L’objectif du poète reste la capacité à parler le monde muet, à faire suinter et grincer les sucs de l’inaudible.
Il s’agit tout autant – et à l’inverse – de décoder ce qui se dissimule derrière les mots de ceux qui s’en servent comme outils au service de leur seul intérêt en créant des picotements comme ceux que procuraient jadis les languettes de cuivre des piles usagées avant parfois de proposer d’autres gégènes.
jean-paul gavard-perret
Antun Šoljan, L ‘homme troué, traduction du Croate par Martina Kramer et Brankica Radić, Editions de l’Ollave, Paris, 2016 – 15,00 €.