Annie Barkatz-Edinger, Sur le seuil
Sur le seuil rassemble des choses insaisissables entre apparitions et disparitions, « météores de nos perceptions, de nos sensations et de nos rêves, ou de traces qui s’effacent, ou de rideaux de cendres » d’où jaillit néanmoins l’espoir d’un passage et d’une traversée. Mais pour que le moi de la poétesse entre en scène, son je cède la place. La présence devient donc étrange là où plus rien ne s’agite, bavarde. Même alourdis de douleur, chaque texte demeure léger en ses cachettes. Bien des apparitions demeurent à la porte. Refusent de se montrer. Du moins en totalité. C’est sans doute la poétesse elle-même, rebelle aux ordres, indomptée, mais douce, pacifique et secrète.
A mesure qu’elle s’avance, s’éclaire l’obscurité. Comme sans intention, sans vouloir, l’auteure propose – dans un récit qui refuse le jeu de l’autofiction – des profondeurs cachées. Elles n’appartiennent à personne d’autres qu’à elle . Ses sables s’enivrent d’être roulés par les vagues. Affleurent des pensées, un silence, une onde solitaire qui remonte le courant au sein de l’inquiétude mais comme aspirée par un pays d’essence plus haute où l’auteure aurait voulu vivre ou qu’elle a perdu.
Pourtant, elle s’engage comme sur une terre nouvelle qui accueille les errants. Mais rien pour l’apaiser, comme si, frontière franchie, le pays de l’autre pays n’était pas aussi remarquable qu’elle pouvait l’espérer. Et ce n’est pas le goût de la créatrice de rêver sinon de formes et d’un dépassement de la beauté de ce monde. Mais elle prouve toutefois qu’une certaine harmonie garde un sens. Elle est faite de solitude et d’espaces figés. Il ne s’agit alors que de regarder et d’écouter. L’absolu s’esquisse et la promesse est un lieu qui prive pourtant du bonheur de la présence.
Chaque poème est donc signe et substance d’un manque que la poétesse ressent cruellement, là où le récit ne se nourrit ni de roses ni d’oiseaux. L’amour semble caché mais il apparaît aux interstices insolents de certaines étoffes intimes. Il montre l’intérieur de l’âme sous le noir et le vide. Clos et ouvert, un tel récit se passe très bien de commentaires. Le femme y est toujours vivante, « chaude son sang, libre de sa source » si bien que « l’alouette perdue de vue revient dans ses yeux gonflés de plumes ».
jean-paul gavard-perret
Annie Barkatz-Edinger, Sur le seuil, Tarabuste Editions, St Benoit du Sault, 2018, 164 p.