Anne-Marie Jeanjean, Ainsi chantait Miss Drac’Ula
Dans De L’inconvénient d’être né Cioran précise : « Un texte expliqué n’est plus un texte. On vit avec lui, on ne le désarticule pas ». Cela est encore plus vrai face aux textes d’Anne-Marie Jeanjean. En particulier son Ainsi chantait Miss Drac’Cula dont la rivière de mots sonores et hachés visuellement fait un clin d’œil appuyé au Zarathoustra de Nietzsche.
La poétesse s’achemine vers l’universel en s’occupant de sa Miss, son aurore, son mystère. Elle devient marmoréelle plus que sang-suelle dans un livre d’amour à la dimension forcément infidèle : « Cent et huit prétendants ne lui ont pas fait perdre la tête ». Pourquoi s’arrêterait-elle en si bon chemin ? Ce qui n’empêche pas au chant d’amour à la « Distingue Lover » (Billie Holiday) de suivre son cours. Tout est bon pour l’ « hexagoner, l’octogoner, la polygoner » afin que, par multiplication des côtés, quelque chose finisse par se déboîter en de beaux draps(C’Ul(l)a).
Dans ce but, la poétesse ne ménage pas sa magie verbale, ses accumulations et scansions. Par sauts et gambades, joies et peines « fructulent et folliculent en furie majuscule ». A force, il se peut que le cruchon de la raison casse. L’obsession devient l’ivresse de l’écriture.
Mais si, pour beaucoup d’auteurs, elle permet de demeurer en état d’éternelle virtualité afin de mourir en illusion, il n’en va pas de même avec Anne-Marie Jeanjean. Attendant tout de sa Tarentule et afin de glisser sous les tulles de sa toile, elle ose déshonorer ce que la morale n’autorise qu’avec parcimonie.
Admirer oui, respecter non, écrit en substance l’auteure avec un certain sarcasme envers elle-même afin de masquer ses blessures et ses désirs. Son poème, lyrique et épique, devient la chanson de gestes par « sel’ment inventaire involontaire ». Le sel de l’alter (pas forcément ego) permet à la poétesse de ne pas noyer la sardine. Preuve qu’imaginer n’est ni se restreindre, ni s’exclure. C’est la manière de supporter revers après revers l’idée même de revers.
Le tout pour demeurer le plus loin possible de ce que l’auteure nomme dans ses Stèles « l’infernal sexicide » offert aux femmes vouées aux noces noires par l’éternel machisme. Reste donc l’éloge absolu de la féminité et sa force d’exister loin (pour en revenir à Cioran) des « singes occupés ». Ils se prennent pour des cavaliers de leur Dulcinée mais demeurent juste capables de lui faire piquer du nez.
lire notre entretien avec l’auteure
jean-paul gavard-perret
Anne-Marie Jeanjean,
– Ainsi chantait Miss Drac’Ula, Edilivre, Saint Denis, 2016 – 13,00 €.
– Stèles pour un signe, L’Harmattan, coll. Poètes des cinq continents, Paris, 2016 – 13,50 €.
One thought on “Anne-Marie Jeanjean, Ainsi chantait Miss Drac’Ula”
Très bon jour,
Grenouille & Tarentule
Brisset & Jeanjean
Un possibilité, commander ce livre !
Saint-serre-ment (mens/je préfère Juvénal) , votre propos m’apparaît à la relecture excessivement labyrinthique ; je ne dois pas avoir la bonne oreille. Le fil d’Ariane, je le trouverai donc à la lecture d’Anne-Marie Jeanjean.
Vous :
« l’infernal sexicide » offert aux femmes vouées aux noces noires par l’éternel machisme. Reste donc l’éloge absolu de la féminité et sa force d’exister loin (pour en revenir à Cioran) des « singes occupés »
Comment comprendre l’usage du verbe « offrir » ? Un cadeau empoisonné !
Quant aux « noces noires », sont-ce rapts et viols et conversions forcées ?
L’insupportable « féminicide » a débuté avec la relégation de Lilith, l’égale d’y-celui, l’hypothétique premier, aussi l’éloge de la féminité reviendrait à réfléchir à l’inégalité, aux différences et à compléter Nietzsche en donnant l’esprit à la « surfemme ».
Femme qui pour Cioran est aussi « singe occupé », il suffit de le lire :
« Un zoologiste qui, en Afrique, a observé de près les gorilles, s’étonne de l’uniformité de leur vie et de leur grand désœuvrement. Des heures et des heures sans rien faire… Ils ne connaissent donc pas l’ennui ? Cette question est bien d’un homme, d’un singe occupé. Loin de fuir la monotonie, les animaux la recherchent, et ce qu’ils redoutent le plus c’est de la voir cesser. Car elle ne cesse que pour être remplacée par la peur, cause de tout affairement. L’inaction est divine. C’est pourtant contre elle que l’homme s’est insurgé. Lui seul, dans la nature, est incapable de supporter la monotonie, lui seul veut à tout prix que quelque chose arrive, n’importe quoi. Par-là, il se montre indigne de son ancêtre : le besoin de nouveauté est le fait d’un gorille fourvoyé. »
Bien à Vous
JD