Nan Goldin, The Ballad of Sexual Dependency (exposition)
Nan Goldin : du féminisme au féminin
La photographie n’est pas le royaume de la facilité et sa prétendue liberté ne se laisse pas aisément conquérir. Certes, aujourd’hui bon nombre de ses possibilités techniques laissent penser certains pseudo photographes qu’ils peuvent s’y « exprimer » plus librement qu’au moyen d’autres médiums. Néanmoins, cette facilité libère souvent plus de tics qu’elle n’incarne des élans profonds. Nan Goldin le sait depuis longtemps. Pour éviter les facticités et les facilités, elle affectionne tout particulièrement des prises incongrues et ambiguës à travers ses nombreuses séries d’images.
Jouant des clichés, la photographe les détourne : la starlette pulpeuse, la consentante femme d’intérieur , la nymphette écervelée saisies à New-York, Boston ou ailleurs, au fil du temps, sont suggérées dans une vulnérabilité grinçante. Peu à peu, Nan Goldin s’est détachée du discours féministe pur et dur. Entre conte de fées et désastre, l’artiste pastiche l’idée d’un réel rêvé. Si bien que certains critiques définissent ses photographies comme « conceptuelles ». Voire.
Plutôt que des figures génériques d’une mythologie ou iconographie populaire, la photographe explore le réel, ses clichés mais aussi l’identité et la façon d’appréhender les images. Chaque portrait est le signe des failles qui parcourent la culture occidentale jusque dans ses ombres. Le corps de la femme émerge loin de son statut de machine à fabriquer du fantasme.
Ce qui tenait à une guerre des sexes prend au fil du temps plus de flexibilité et de subtilité. La sidération change d’objectif. La « Ballad” développe à travers divers shootings improvisés une suite d’images qui sont présentées à travers une bande-son qui va – ironiquement – de la Callas à The Velvet Underground. La stratégie des narrations éloigne de tout artifice par – et paradoxalement – le recours à la mise en scène construite pour le Moma.
Elle sert à faire émerger un ailleurs du quotidien qui n’est en rien une promesse de Paradis terrestre. La femme n’est plus seulement une image, la photographie non plus. Le corps présenté n’est plus celui qu’un voyeur peut pénétrer. Au mieux, il rebondit dessus. Bref, l’activité mimétique de la photographie capote. Et c’est tant mieux.
jean-paul gavard-perret
Nan Goldin, The Ballad of Sexual Dependency, MOMA, New York, du 11 juin 2016 au 12 février 2017.