Anne Barbusse, L’incomplète
Ode à la mère manquante
Telle est la quadrature du cercle : « tu es l’unique humaine à effleurer les plages proclamées avec ton manque assourdissant et ta honte bleue », écrit Anna Baubusse qui s’adresse ainsi d’emblée à L’incomplète dont le manque est le cœur de son corps . Celui-ci s’appuie sur les terres, les paysages squelettiques, les chemins engoncés dans les ronces. « Il ne clôt aucune parole, quête un corps autre pour étayer le peu de foi » – même si, en repons à qui elle s’adresse, elle cautionnera son secret. Et c’est ainsi que, pour finir, elle se donnera, « Moi rafistolée de l’intérieur », oubliée entre les sables et les eaux, se disqualifiant entre liquide et solide.
Par celle qui s’adresse à elle, mais aussi à elle-même en son propre soliloque final, elle se dilue « dans la vaste pliure des flaques oubliées, des rebonds de sables, des monts de granit, des ruisseaux », au sein d’un paysage lui-même dévoyé par les sols là où des goémons attendent quand, écrit-elle, « je me gonfle et me dégonfle avec eux, habitée d’eau et de mer ». Manière pour elle d’emplir le manque dans une seule attente telle qu’elle le dit : « je suis le monde enfin, avant d’y mourir même ».
Dès lors, « cette histoire n’est plus la nôtre mais à qui la voudra », pour rappeler un titre de Jean-Jacques Viton, mais là où Anne Barbusse entretient toujours un rapport paradoxal avec le genre poétique. Il apparaît ici sous forme de blocs où le sujet devient – comme dirait Beckett – « fantôme que fantôme » mais, à partir de son « cas », ce livre est celui de la douleur du monde et son anéantissement.
A la voix de la poétesse répond donc celle d’un tel « fantôme », à la fois ombre sans ombre ». Subsiste le problème de l’existence et sa gravité écrite de manière poétiquement chirurgicale dans la tentative d’une résurrection où, sous le joug du temps, tout s’essouffle, se crispe, se dissout. Existe donc là une vacation particulière – certes, dans un cas précis mais qui peut ramener au général. Pour dire le monde afin de considérer que la vie humaine n’est rien mais où l’imaginaire possède un fort potentiel ailé.
L’incomplète promène son manque essentiel : « non-mère seule tu arpentes la plage seule pour trouver ton rythme assommé de vent une respiration mondiale non pas orpheline mais pire avec une mère existante, codifiée, nommée qui a un état civil de mère et la plage seule sait les coups et les dissolutions de l’existence ».
Dans ces blocs épars et jointoyés, le livre renvoie au « drame de la vie » (Novarina) et à celui du monde qui sont censées se croiser tandis que cela ne se produit pas d’énergie. La chaleur sensuelle est remplacée par une forme de glaciation implicite qui ne permet pas de rompre les carrés d’amour plus ou moins possibles. Ils dérivent tels des schèmes vacants dans la tentative – vaine, évidemment – de dépasser les limites et les contours de l’espace et du temps.
jean-paul gavard-perret
Anne Barbusse, L’incomplète, Rosa Canina Editions, 2025, 80 p. – 18,00 €.