Anne Barbusse, A moins que Marseille
Label oriental
Anne Barbusse est l’auteure de la vie vécue. Mais, et de plus, dans ce livre elle crée sa poétique de la ville. Pas n’importe laquelle : Marseille l’orientale, la porte de l’Afrique, la confuse. La créatrice l’évoque en tranches alternées de parties versifiées et de poèmes en proses. Leur verve est vitale, habitée sous l’ombre de la Bonne Mère et jusqu’à Belsunce.
La poète évoque de manière convaincante les nuits et jours tourmentés dans la cité, ses blocs épars et jointoyés là où surgissent parfois des drames de la vie mais aussi où toute une énergie grouille (rats compris). Existe là une chaleur sensuelle de dérives en dérives où ceux qui vivent tentent de dépasser leurs limites et les contours de l’espace et du temps.
L’artiste est une maîtresse de la description de Marseille qui parfois « se vêt d’ordures », s’en déguise du haut de la ville jusqu’aux mâts du vieux port. Pour elle, « l’immonde cité » (Baudelaire) est une femme. Pas n’importe laquelle : « pauvre arrivée par la mer / nullement princesse nullement phocéenne / parée de ses ordures à la napolitaine », dit-elle. Mais depuis Phocéa de jadis, ici l’orient vit dans l’occident. D’où le parcours de cet ouvrage lyrique. Dans le port de pêche, « un vieux raccommode les sutures entre les planches/ puis il peindra la barque froide /la rendra à la mer verre poli turquoise ». Mais au bord de mer ou dans les collines de la ville, c’est parcourir l’« Asphalt Jungle » où les êtres (parfois sans âtres car errants) ne sont jamais seuls mais souvent autres. Tous partagent des endroits parfois improbables et des falbalas de matériaux en divers assemblages. Tout ici palpite. Et l’écriture de l’auteure l’épouse selon une manière parfois cinématographique.
Restent parfois des « déchets » humains, trop humains mais qui ici s’humanisent jusque dans les échoppes sans porte « sinon du garage de Belsunce ». Dès lors, Marseille est une façon d’échouer mais parfois la vie se rengorge dans ce « paysage » urbain bardé de façades et immeubles hétéroclites – parfois « réprobateurs » -, là où des rues recrachent des bus, des animaux rampants. Certes, « la ville vomit son inadéquation », remarque l’auteure mais celle-ci lui offre un hymne poétique vrai, juste mais parfois enchanteur. Ce qui nous réconcilie avec cette ville-monde (à sa manière).
Restent çà et là « les tentes Quechua, l’envers exact du tourisme de masse dévoyé de lui-même » sur « un bitume inexact ». Mais loin de divers types de déchirures, le rapport au paysage et au monde trouve – par les mots de l’auteure – un topo là où ce qui tue se transforme en existence (et c’est bien plus qu’un exil). Pour preuve, la belle Orientale tient. Là où « dans l’arrière-cour des petites filles maquillées / récoltent de)s friandises / dans la nuit / elles sont si pauvres / que les rues n’y croient pas / puis un rat sort d’un soupirail/fonce vers les poubelles hors champ façades aux volets clos ». Mais chacun vit sa vie, regarde au café son smartphone.
Si bien que, peu à peu, Marseille est une attrape-tout et tous et devient orgasmique qui, écœurée, « dégueule ses poubelles à ciel nu ». Mais chacun au faux séant devient peu à peu phocéen puis salue l’étranger, le semblable, le frère dans Belsunce « plus africaine qu’antique ». Reste une multiplicité féconde et vivante. La ville marche sillonnée par ses peuples donnant parfois sur des ruelles grouillantes près de la gare Saint-Charles.
Parfois, l’incomplète et l’« incompossible » Marseille traîne son manque essentiel. Elle n’est pas toujours la mère de ses fils et filles adoptifs qui arpentent la plage et les marchés. Assommée de vent, une respiration parfois orpheline peut finalement émettre son état civil. Si bien que ce livre, accompagné des superbes photographies couleur d’Adèle Nègre, sortant du soliloque, gonfle et se remplit des autres.
jean-paul gavard-perret
Anne Barbusse, A moins que Marseille, Photographies d’Adèle Nègre, Milagro, Nice, 2025, 120 p. – 14,00 €.