André Breton, Julien Gracq, Correspondance 1939-1966
Les deux amis
André Breton n’ignorait pas la distance de Julien Gracq vis-à-vis du surréalisme (« il ne m’est que très extérieurement et très imparfaitement connu ») : cela ne l’a pas empêché de lui faire part, en 1939, d’un projet de revue, de lui assurer qu’il voyait en lui « le collaborateur idéal » et de lui demander son avis détaillé quant au contenu d’une revue du point de vue du lecteur. Mais cela commença lorsque Julien Gracq envoya Au Château d’Argol à André Breton. Il s’était enthousiasmé en découvrant dans le roman une proximité avec ses propres recherches et désir.
C’est donc ainsi que commencèrent, en 1939, des échanges nombreux jusqu’à la mobilisation des deux hommes, interrompus de 1941 à mai 1946 par l’exil d’André Breton aux États-Unis, repris jusqu’à sa mort en septembre 1966. La correspondance contient paradoxalement peu de développements sur la littérature mais surtout une communauté d’esprit toujours non sans une certaine distance marquée par les « Monsieur », « cher ami », « très cher ami ». L’admiration réciproque n’implique pas un accord sur tout et les points de désaccord entre le pape du surréalisme et Julien Gracq existent. Ces divergences n’entraînent néanmoins aucune séparation.
Lorsqu’en 1951, quand le premier est attaqué pour sa manière d’être dans le mouvement, il demande à Julien Gracq son avis. Pourquoi, écrit-il, sont « conjurés contre moi des gens avec qui j’ai entretenu de si longs rapports d’amitié. » ? La (longue) réponse se veut amicale. Gracq rappelle de « longs rapports d’amitié », et écarte l’idée de toute conjuration de sa part. Et l’auteur d’ajouter : « Je souhaite que vous pensiez moins à cette affaire. Peut-être qu’elle ne vaut pas vraiment qu’on s’y arrête très longtemps » et d’ajouter : « je n’y ai pas pris un intérêt si pressant. ».
Il se refusera à prendre parti pour les surréalistes qui avaient frappé Georges Hugnet dans son appartement parce qu’il avait insulté la mémoire de Benjamin Péret. Et Breton écarta entre eux tous les sujets scabreux. Gracq par ailleurs s’ éloigna de tout engagement politique et refusa de mettre en avant des œuvres violentes qui selon lui avaient perdu leur sens (Sade, de Lautréamont).
Dans cette correspondance, demeurent des querelles liées au surréalisme et au rôle d’André Breton dans ce mouvement. Ce livre de correspondance d’André Breton est déjà riche de plusieurs volumes (Paulhan, Éluard, Péret, Tzara et Picabia, etc.), mais le Pape reste fidèle à lui-même. Il ne surprend pas, reste curieux, enthousiaste et attentif, et l’on apprend aussi beaucoup sur Julien Gracq écrivain secret par excellence.
jean-paul gavard-perret
André Breton, Julien Gracq, Correspondance 1939-1966, Édition Bernard Vouilloux, collaboration d’Henri Béhar pour les notes, Gallimard, 2025, 240 p. – 21,00 €.