Alain Teulié, Vendredi soir chez les Becker
Un huis clos étouffant entre deux couples que tout oppose, impossible à lâcher avant la dernière page – malgré quelques défauts
Deux couples que tout oppose doivent passer la soirée ensemble.
D’un côté, aux chapitres impairs, Pierre et Julia Becker, les « intellos ». La quarantaine, enseignants (et qui, à ce titre, lisent Courrier International et Libération…), ils habitent un bel appartement (hérité des parents de Madame) boulevard Raspail, à Paris ; et dans ce grand appartement bien rangé, décoré avec soin, les livres tiennent une place prépondérante (non qu’ils les aient tous lus, bien qu’ils aiment à le laisser croire, mais leur présence, leur contact les rassure). D’emblée, ce couple et l’environnement dans lequel il évolue nous est présenté comme un monde où les apparences sont trompeuses : il faut savoir les choses que les gens de ce monde savent, être capable d’étaler cette culture commune qui fait l’appartenance au groupe, il faut montrer que l’on est heureux de vivre une vie riche et bien remplie. Ces deux-ci se rêvent écrivains, mais ils ne sont que profs.
Les deux autres, les ratés des chapitres pairs, se rêvent riches. Mais ils vivent dans un petit appartement sordide, incroyablement sale, au milieu d’un fouillis innommable, en haut d’une tour (d’où ils aperçoivent la pointe de la Tour Eiffel), à Aulnay-sous-Bois. La trentaine, Tom et Julia sont beaux et fauchés, ils cachent leurs factures au fond d’un tiroir pour éviter de regarder en face une réalité que ni l’un ni l’autre ne veut affronter. Ils ont trouvé un moyen de gagner facilement l’argent nécessaire à leur vie au jour le jour : ils monnaient leurs charmes, et ce qui semble être leur unique don, leur sexualité débordante.
Ces deux univers aux antipodes ont donc rendez-vous ce vendredi soir au domicile et à l’initiative des premiers. Le roman se construit ainsi brique après brique, chapitre après chapitre, en un parallèle évocateur, jusqu’à l’érection de l’immense mur qui sépare les deux couples en question, celui qui sépare, aussi, les membres de chaque couple. Au fur et à mesure que les pages défilent et que les heures tournent qui les séparent de la rencontre, la tension monte. Les uns s’alcoolisent et les autres fument de l’herbe pour se donner le courage d’affronter cette soirée. De part et d’autre s’engage une discussion, longue, venimeuse, animée ici par la rancune, là par la frustration, la jalousie, l’incertitude… Eux que tout semble séparer ont au fond plus de points communs qu’en apparence : citons à titre d’exemple les questions qu’ils se posent sur leurs désirs, leurs vies de faux-semblants, leurs attentes et ce qui les a amenés où ils en sont.
La soirée s’annonce tendue, explosive, érotico-névrotique. Mais il faut mettre en garde ceux que le sujet allèche : vous serez déçus, messieurs les voyeurs, si vous attendez des scènes érotiques. L’échangisme, toile de fond de l’histoire, ne sert que de prétexte à un chassé-croisé entre deux milieux socio-culturels, entre les hommes et les femmes. Ce qui est obscène, ici, ce n’est pas le sexe mais les dialogues, reflets de la réalité du couple : on est ensemble, on s’aime, mais on ne se connaît pas et on se ment.
Alain Teulié est scénariste et dramaturge, et ce roman (son cinquième) est construit comme une pièce de théâtre, un huis clos étouffant mais duquel on ne parvient pas, malgré tous ses défauts (verbeux, un tantinet pédant parfois, parsemé de quelques clichés attendus – sur le couple, entre autres), à se défaire avant la dernière page.
agathe de lastyns
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Alain Teulié, Vendredi soir chez les Becker, mai 2009, Plon, 231 p. – 18,00 €. |
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