Alain Guiraudie, Persona non grata
Larmes et rires d’Eros
Après Rabalaïre (2021) puis Pour des siècles des siècles (2024), voici le 3ème étape de cette saga autant farcesque, ironique que sexualisée là où l’esprit de Jacques Bangor, après un infarctus foudroyant, a fusionné définitivement dans le corps du curé de Gogueluz, Jean-Marie Berthomieu. Le curé avait déjà quasiment été téléporté deux fois au royaume des morts. Le tout grâce à un voyage hallucinatoire par une infusion de « dourougne » – alcool distillé à partir d’un champignon hallucinogène aux effets propres à transformer libido, force musculaire, lucidité.
Dans Pour des siècles des siècles, les mésaventures rocambolesques de deux esprits coagulés dans la tête du curé de Gogueluz sont associés ici en une critique sociale et politique tout en lutinant enquête policière, roman noir, amour, sexe, drogue, mysticisme et religion…
Mais nous assistons à la déchéance de Jean-Marie Berthomieu, cerné par les différentes enquêtes policières et la délation de ses ouailles, pas toujours – il est vrai et comme lui – très catholiques. Réduit à l’état laïc, désavoué par sa hiérarchie épiscopale (quoique des plus pécheresses), le héros est tourmenté par les pires fantasmes. Courageux, il ne cède rien de sa foi en l’humanité et de son mysticisme universel mais les anciens amants et amantes de Jacques sont irrésistiblement attirés par Jean-Marie, qui le leur rend bien même si d’autres d’autres espèrent sa peau.
Tout devient dans cette troisième étape échevelé, burlesque, débridé. L’amour du genre humain se décline sous toutes ses possibilités : sociales, éthiques, sexuelles et mystiques. Fantasmes, beauté, faiblesses et horreurs sont ici « shootés » par un impossible désir de fusion entre les êtres.
L’ âme ou ce qu’il en reste n’est jamais tout à fait heureuse ni tout à fait tranquille, car à tout moment la bête remue, parfois alimentée par divers types de haine capable de faire souffrir jusqu’à la moelle. Cela cause le rire mais aussi une douleur qui fait vaciller, chanceler tout le plaisir de la beauté, de l’amitié, le plaisir. Entre autres, celui de se sentir bien, d’être aimé et de rendre son intérieur adorable, mais s’il ploie comme si un monstre enfouissait vraiment les racines et comme si toute la gamme des satisfactions n’était rien d’autre que de l’égoïsme « doublonné ».
Mais quelle désopilante haine et quelle fiesta païenne !
jean-paul gavard-perret
Alain Guiraudie, Persona non grata, P.O.L éditeur, 2025, 400 p. – 22,00 €.