Alain Absire, Sans pays

Alain Absire, Sans pays

Un roman-document qui témoigne avec force et justesse des conditions de vie des immigrés sans papiers

Roséna a 22 ans et vit à Jalousie – un bidonville de Port-au-Prince, en Haïti. Les pieds dans l’ordure elle distribue l’eau potable aux plus pauvres qu’elle. Mais elle a un rêve, Roséna : partir à Paris pour étudier le français à l’université pendant un an et revenir l’enseigner dans une école qui doit être construite à Jalousie. Pas si facile d’obtenir un visa… Elle persévère, finit par avoir gain de cause et s’envole enfin pour la Ville-Lumière. Les premiers jours sont idylliques, d’autant qu’elle est hébergée par les Verneuil, un couple de Parisiens occupant un bel appartement en plein cœur du Quartier latin. Ça ne dure pas : son enthousiasme commence de s’effriter dès qu’elle envisage de décrocher un emploi. Rien, sauf des boulots précaires, au noir, sans contrat de travail. De galères en galères et ses ressources diminuant, soucieuse de ne pas rester à la charge des Verneuil, Roséna passe de la rue Monsieur-le-Prince à un foyer puis au squat des Mille de Cachan, guidée par Souleymane, un Ivoirien qui attend la validation de sa demande d’asile. Au fil des jours la perspective d’une inscription à l’université s’efface, avec elle le beau rêve parisien tandis que devient inéluctable le retour en Haïti.

Un an de la vie d’une jeune Haïtienne espérant grâce à ses mérites s’élever un peu au-dessus de la misère qui ronge son pays : telle est la voie qu’a choisie Alain Absire pour construire un roman dont l’ambition n’est pas de « romancer » mais de témoigner. Roséna et Souleymane sont nés dans l’imagination du romancier, stipule-t-il dans la note qui clôt le livre – dans laquelle il cite les documents officiels et sources journalistiques dont il s’est inspiré, et que tout un chacun pourra consulter à sa guise – mais les faits auxquels ils sont confrontés sont bien réels.
Et tout est là dans cette fin de phrase : ce sont bien ces faits – les conditions d’existence des travailleurs clandestins, les ostracismes de toutes sortes auxquels doivent faire face les « étrangers en attente de régularisation » – qui constituent la matière première du livre ; la destinée de Roséna, à laquelle se greffe très vite, l’amour aidant, celle de Souleymane, n’est qu’un outil romanesque permettant d’instiller au texte l’influx émotionnel nécessaire pour atteindre le lecteur et l’ébranler dans son indifférence. En s’appuyant ainsi sur des figures fictives qu’il immerge dans un univers on ne peut plus réel – les événements de la Cité des Mille à Cachan, l’occupation du Gymnase de Belle-Image, les descentes de police, les décisions administratives prises à l’encontre des sans-papiers sont tirés tout bruts de la réalité, dates et lieux à elle conformes – Alain Absire s’affranchit des contraintes du documentaire pur tout en donnant à sa fiction un impact qu’elle n’aurait pas eu privée de cet ancrage.

La fiction autorise ce travail d’écriture par lequel le romancier fera valoir les émotions, les sentiments des personnages ; des sentiments et des émotions qui deviennent universels et peuvent être compris « par les tripes » même si l’on n’a jamais connu soi-même des situations comparables à celles exposées dans le roman. De la sorte, l’œuvre de fiction, en touchant par l’émotion, aura toujours plus de force qu’un de ces documentaires diffusés dans les journaux télévisés, aux visages floutés, que l’on regarde depuis son confort chauffé/climatisé d’Européen favorisé mais au contenu desquels on reste souvent extérieur. Le roman – quand il est efficacement écrit, comme c’est le cas de Sans pays – ne permet pas au lecteur de demeurer dans cette extériorité-là….

Efficacité : tel est le maître mot du roman, scindé en gros blocs spatio-temporels – une période, un lieu – au sein desquels se succèdent des séquences narratives à la façon d’épisodes suivis mais bordés d’ellipses. De ces épisodes se détachent des moments forts. Moments forts moments de mort : celle du ti-gars qui expire dans les bras de Roséna et dont l’image ne la quittera plus ; celle de Chung qui n’a pas survécu à sa tentative de fuite lors de la descente de police à l’atelier clandestin. Mais leur répondent, en un mouvement que seule l’écriture d’une fiction peut générer de façon aussi signifiante et amplifier par l’insertion de souvenirs – par exemple quand Roséna ressuscite en elle l’image de Maman Ernesta qui rêvait trop haut dans sa masure haïtienne – des fulgurances d’amour pur : Roséna et Souleymane soudés l’un à l’autre corps cœur tripes et âme, en une union désespérée parce que malgré l’envol qu’elle leur offre, ils savent tous deux que la réalité les rattrapera.

En général brèves, simples et au présent, sans distorsions d’aucune sorte dans leur construction, les phrases glissent sans cesse du point de vue extérieur d’un narrateur anonyme aux focalisations internes ; elles instaurent une écriture brasillante, au souffle court comme celui d’un être traqué, qui atteint le lecteur de plein fouet. L’émotion est là, présentifiée de façon abrupte. Mais en même temps cette écriture dont on ne peut nier la puissance évocatrice laisse à la surface du récit, l’on est face à lui comme face à la vie qui file trop vite et que ne ralentissent même pas les drames qui l’éraillent.
Denfert, Cité universitaire… Déjà avril, on est mardi à l’aube. Deuxième nuit d’affilée au parking, cette semaine, avec ce coup de barre terrible entre 1 heure et 2 heures du matin.

Trop vite, oui, cela va trop vite d’octobre 2005 à Port-au-Prince à octobre 2006 à Orly… Au point que l’on aura parfois le sentiment de ne pas vraiment entrer dans le récit et d’être pris dans un tourbillon, assailli de phrases elliptiques et infinitives qui tombent dru comme une averse violente, une tourmente orageuse. À l’image de ce que traversent les sans-papiers – sans logis sûr, souvent sans travail et quelquefois même sans famillle, loin de ceux qu’ils aiment laissés derrière eux « au pays »… ces « sans rien » qui deviennent de pauvres fétus de paille face aux menées implacables de l’administration et qui perdent là encore, dans ces batailles sans issue malgré les soutiens qu’apportent associations et organismes humanitaires, un peu plus d’eux-mêmes, eux déjà si démunis.

Le roman d’Alain Absire donne l’impression d’avoir été écrit dans l’urgence, sous la poussée d’une volonté ardente de témoigner mais de façon autre qu’aurait fait un document journalistique, fût-il à charge contre des décisions forcément iniques lorsqu’elles sont prises à l’encontre d’une masse humaine alors qu’il n’y a que des souffrances individuelles et des cas singuliers. Par ce roman-document, à travers le sort des squatteurs des Mille de Cachan et des autres personnages qui traversent le texte, ce sont tous les humiliés de l’immigration, clandestine ou pas, qui retrouveront un peu de leur humanité niée ; grâce à ce livre qui coule dans la pérennité de ses pages des événements et surtout des personnes que l’actualité a aujourd’hui relégués dans l’arrière-boutique des souvenirs, la mémoire est ravivée, dont la vitalité est plus nécessaire que jamais dans le contexte politique aujourd’hui en gestation…
Indéniablement, les sans-papiers ont un ami sûr en la personne d’Alain Absire. Puisse ce roman leur en gagner bien d’autres qui jusqu’alors étaient indifférents à leurs difficultés… 

isabelle roche

   
 

Alain Absire, Sans pays, Fayard, mars 2007, 270 p. – 18,00 €.

 
     
 

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