Éric Chevillard, Péloponnèse

Eric Che­villard à toutes faims utiles

Passant du roman à la prose courte et aux chro­niques publiées dans « Le monde des Livres », Che­villard déve­loppe tout un uni­vers faus­se­ment absurde. C’est un régal. La satire y reste tou­jours pro­fonde au sein de sujets inat­ten­dus. Visite au musée, porte, miroir, aqua­rium tout y passe. Jusqu’aux pierres : “Sommes-nous si tendres et friables pour tou­jours et en tout lieu nous déchi­rer aux pierres, nous y cas­ser le nez, y léser notre peau fra­gile et le daim plus sen­sible encore qui la recouvre ?! » écrit celui qui ajoute dans un « cri » fan­tasque : « Car voilà en effet ce que nous sommes pour les pierres : des fon­taines de sang prêtes à jaillir, des sque­lettes en allu­mettes. Je ne m’y résous pas. » Sa révolte gronde. Mais sans grande illu­sion. L’auteur ne pos­sède plus la sagesse du pois­son rouge : celle de sa feinte indif­fé­rence (voir la der­nière chro­nique du livre). Dès lors de Che­villard on attend tout : qu’une nonne dévoile ses saints n’étonnerait même pas.
L’auteur retrouve en ces pro­pos la ques­tion de pré­di­lec­tion de ses fic­tions : que savons-nous de la vie réelle ? Par frag­ments, bribes ou ruines l’écrivain montre com­bien chaque être reste aussi déri­soi­re­ment rem­pla­çable que le pois­son rouge de sa chro­nique. Il faut se faire à cette idée. Et si le roman peut iso­ler un indi­vidu, l’éclairer il reste ici céli­ba­taire de tout. A l’inverse du héros roma­nesque il se fond dans l’anonyme même s’il ne consent que dif­fi­ci­le­ment à consen­tir à être oublié. Au même titre — voire plus — que la guerre du Pélo­pon­nèse. L’auteur avoue qu’à sa grande honte et en dépit de sa « sa vaste et poin­tilleuse éru­di­tion » il ne la lira jamais car elle lui tombe des mains.

A l’inverse d’une Chris­tine Angot qui fait de son « moi » l’en-je de ses livres pour en dres­ser l’arbre gyné­co­lo­gique, Che­villard ondine aux chan­delles en dres­sant la liste des jouets de nos illu­sions dont il devient l’ironique “dépeu­pleur” (Beckett). Il reste donc le par­fait héri­tier des écri­vains pre­miers des Edi­tions de Minuit (où il publie la majo­rité de ses livres). En celui qui paraît chez Fata Mor­gana, la ligne droite fati­guée pos­sède la grâce de se cour­ber. On se plie en retour. Et pas seule­ment pour la saluer.

jean-paul gavard-perret

Éric Che­villard, Pélo­pon­nèse, Des­sins de Jan Voss, Edi­tions Fata Mor­gana, Font­froide le haut, 2013, 112 p.

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