Reginald Hill, Dialogues des morts
Voici la dix-septième enquête du duo Dalziel / Pascoe créé il y a plus de trente ans par Reginald Hill. Faites vos jeux !
En 1970 paraissait A clubbable woman – Une femme trop sociable en français – premier roman signé Reginald Hill qui mettait en scène le superintendant Andrew Dalziel et l’inspecteur-chef Peter Pascoe. Depuis, le fameux duo d’enquêteurs du CID du Mid-Yorkshire, fonctionnant sur le mode habituel du couple héroïque dont les deux termes sont opposés et indissolublement complémentaires, a mené une carrière des plus honorables dans le petit monde de la littérature policière – qui les a d’ailleurs conduits à l’incarnation télévisuelle dans le cadre d’une série de téléfilms dont la télévision française a diffusé quelques épisodes sous le titre Inspecteurs associés.
Pour leur dix-septième affaire, les voilà confrontés à un psychopathe – un psychopathe de choix qui non seulement ritualise ses meurtres et prend soin de laisser en évidence des indices mûrement choisis pour que la police puisse le pister sans toutefois l’arrêter trop tôt sur le chemin de sa Grande Aventure mais qui utilise, pour crypter ses indications, des références littéraires et diverses paronomases…. Après chaque forfait, il dépose à la bibliothèque municipale une enveloppe contenant un texte dactylographié – un « Dialogue » dûment numéroté où il raconte par le menu les circonstances du meurtre et l’état d’esprit dans lequel il se trouvait à ce moment-là à travers une conversation qu’il entretient avec un interlocuteur muet dont les répliques tiennent en de larges blancs typographiques.
Le premier dialogue est repéré par le bibliothécaire Dick Dee et son assistante Rye Pomona, alors qu’ils dépouillent les textes envoyés pour un concours de nouvelles. Un texte un peu mieux écrit que les autres, placé sur la pile de ceux qu’une première sélection maintient hors de la poubelle, et qui offre d’étranges points communs avec un fait divers rapporté dans le journal du jour : un membre de l’Association Automobile, Andrew Ainstable, a été retrouvé mort au bas d’un pont enjambant un cours d’eau – comme dans ce « Premier Dialogue », orné d’une lettrine-rebus superbement enluminée. C’est encore peu pour crier au meurtre. Mais quand un second « Dialogue » tombe entre les mains des bibliothécaires, toujours en rapport étroit avec un fait divers tout juste survenu, l’attention du CID commence à s’éveiller. Et quand la journaliste Jax Ripley est, elle, indubitablement assassinée, plus de doute : ces « Dialogues » participent bel et bien du mode opératoire d’un tueur en série. Qui va ainsi œuvrer jusqu’à aligner huit victimes sur son tableau de ch… non, pas « tableau de chasse ». De jeu – car c’est bien de jeu qu’il s’agit, et ce à tous les niveaux ou presque du récit.
D’abord, dans toute son évidence, le traditionnel jeu du tueur psychopathe qui tout en perpétrant ses forfaits disperse quantités d’indices suffisamment obscurs pour qu’on l’arrête mais pas trop vite car c’est aussi une part de la jouissance que d’afficher son intelligence et de mettre ainsi en déroute celle de ses poursuivants – un jeu souligné ici par le mode opératoire qui repose sur une pratique permanente des jeux verbaux. Jeux encore, plus ou moins subtils, réglant les relations entre certains personnages : l’habituelle partie d’antagonismes plus ou moins feints entre Dalziel et Pascoe, le ballet de cour auquel se livrent l’assistante bibliothécaire et le constable Bowler, la traque-poursuite mettant aux prises Pascoe et Roote… Et comme pièce maîtresse, la Paronomania – mot fictif, désignant à la fois une passion immodérée pour les jeux de mots et un jeu de société – une sorte de version hautement complexifiée du Scrabble qui permet aux grands érudits du langage de jouer avec toutes leurs connaissances poly-linguistiques. Ne se pratiquant qu’à deux, il sert de trait d’union à quelques couples clés de l’histoire.. et joue ( !) un rôle d’importance dans ce passage précédant le dénouement, où autour de lui la tension est menée à son comble jusqu’à se briser en un chaos sanglant servi sur un plateau de… jeu !
Mais l’auteur ne se contente pas de cette ludicité tous azimuts ; il pousse l’entreprise plus loin encore, en littérateur de talent : son texte mime ce qu’il évoque – en d’autres termes, toutes les zones textuelles, des répliques jusqu’aux descriptions, regorgent de paronomases et d’astuces verbales d’une incroyable diversité, offrant des degrés de complexité très variables. Goûtez donc un peu cela :
– Un aveugle sur un cheval au galop verrait que Roote est un peu spécial (…) Je ne l’ai rencontré qu’une fois, au vernissage, mais c’est encore un de vos intellectuels à la lèche-moi-l’Art, non ?
– Grands dieux ! s’écria Pascoe, alors c’est ça, le menu du patron ? Une tranche de devinette à la sauce préjugés !
C’est bien peu pour rendre compte de l’art consommé avec lequel l’auteur exploite les ressources paronomastiques du langage. Et il faut ici adresser les louanges les plus ferventes au traducteur : à lire une version française aussi brillante, aux astuces si percutantes, on imagine quels trésors d’imagination il lui aura fallu déployer pour transposer efficacement ces dernières dans notre langue…
Reginald Hill montre, dans ce roman, que l’auteur de polar se double chez lui d’un écrivain virtuose : il faut un sacré talent pour ployer ainsi dans les replis toujours plus retors d’une ludicité langagière lancée à bride abattue une intrigue de meurtres en série qui, en elle-même, tient parfaitement la route. Ces jeux incessants ne lassent pas ; on jubile, on bée d’admiration tant et plus, on en redemande ! Mais à condition d’être un lecteur aussi ludophile que l’auteur !
isabelle roche
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Reginald Hill, Dialogues des morts (traduit par Paul Rozenberg), éditions du Masque / JC Lattès, janvier 2006, 504 p. – 21,50 €. |
