Robert Crais, L’Homme sans passé
Elvis Cole, le héros bien connu de Robert Crais, est confronté à son passé douloureux à travers une enquête des plus retorses.
Lorsqu’il manque une pièce au puzzle déjà passablement compliqué de votre existence, c’est une brèche ouverte aux éventualités les plus inattendues – comme se trouver face au cadavre d’un vieil homme assassiné, que rien ne permet d’identifier et qui a prétendu, avant de mourir, être le père que vous n’avez jamais connu. Telle est la situation pour le moins bouleversante à laquelle est confronté Elvis Cole, tiré de sa léthargie en pleine nuit par le coup de fil de Kelly Diaz, officier du LAPD*.
Il ne manquait plus que cela au privé devenu fameux depuis « l’affaire Chénier » – qui lui valut nombre d’articles de presse – mais qui a déserté son agence des semaines auparavant, histoire de cuver la déprime consécutive au départ de sa petite amie Lucy et de son fils Ben. Le voilà donc remis en selle « à la dure », menant sa propre enquête, s’accommodant tant bien que mal de la marge de manœuvre plutôt étroite – qu’il se fait fort d’élargir avec l’aide de son acolyte Joe Pike et de l’officier Carol Starkey – ménagée par les investigations officielles.
D’indices infimes en découvertes fortuites, Elvis Cole avance pas à pas, contraint de se débrouiller avec la fausse identité du mort, des témoignages extorqués à coups de chantage à la dénonciation – mais quand un proxénète d’un genre assez spécial est impliqué, comment procéder autrement ? – jusqu’à ce qu’il soit projeté quelque trente ans en arrière. Pour y découvrir une abomination qui n’a rien à voir avec ses racines rompues…
Ce sont là les ressorts classiques d’un polar d’enquête et l’on remarque tout de suite combien celle-ci progresse avec justesse – pas de coup de théâtre trop bien venu, de trouvaille venant « justement » débloquer une impasse… aucun de ces petits détails faciles qui agacent vite. Il y a bien, au tout début, cette carte magnétique qui luit comme un miracle sous une poubelle alors que la scène de crime vient d’être passée au crible par la police scientifique, et qui semble ne faire de l’œil qu’au seul Elvis Cole – le voilà donc ce petit détail qui va « justement » mettre le héros sur la voie… eh bien non ; à la fin vous apprendrez que vous n’y étiez pas du tout. Et tout ce que l’on pense identifier d’emblée comme des éléments convenus du genre – présence d’un tueur en série ou, du moins, d’un psychopathe, insertion de passages focalisés sur le « tueur », le prologue dont, c’est sûr, on va retrouver le prolongement là tout de suite… – s’avère, d’une façon ou d’une autre, gauchi. Non pas détourné vraiment mais gauchi juste ce qu’il faut pour que votre certitude de lecteur habitué aux polars soit battue en brèche – et cela participe de ce suspense si habilement tissé.
Avec ses retours en arrière, ses changements de points de vue narratifs – aux côtés du « je » d’Elvis Cole sévit un narrateur anonyme qui, fonctionnant généralement en focalisation interne, ouvre tour à tour la perspective du récit selon le regard de différents protagonistes – le roman est d’une construction très complexe. Pourtant la lecture en est aisée, fluide mais jamais monotone : Robert Crais procède par courts chapitres, les passages dévolus à tel ou tel personnage sont de longueur très variable et lorsque la voix d’Elvis Cole se tait – la seule qui s’exprime en première personne – une indication en italiques, telle une didascalie théâtrale, suggère quel point de vue est adopté.
Cet agencement savant sert à merveille ce récit d’une coloration très psychologique aux nuances subtilement intimistes – au point que la dimension policière semble n’être pas la substance profonde du roman et finit par devenir presque anecdotique. L’on sent que par-delà les progrès des recherches, qui certes scandent la narration, ce sont les rapports parents-enfants et, plus particulièrement, la relation père-fils qui sont fondamentalement questionnés ici. Avec d’un côté un père idéal de générosité mais dont le dévouement, de vertu, devient perversion parce qu’au service d’un tueur, et de l’autre, un père non pas mauvais en soi mais néfaste par son absence.
Par l’entremise de cette affaire se dévoile un peu de l’intimité d’Elvis Cole ; les séquences retraçant son passé – la quête désespérée de l’homme-canon dans les fêtes foraines… – ont l’acuité des résurgences brutales qui assaillent parfois sans que l’on s’y attende et, insérées parfaitement à propos, elles donnent peu à peu une densité d’âme, une étoffe au héros de papier. Cette part humaine n’est pas taillée au détriment de l’intrigue et de ses rebondissements : au contraire elle soutient celle-ci, en aiguise l’intérêt et jamais n’émerge la moindre sensation que tel souvenir, telle réminiscence est ennuyeuse ou superflue. L’équilibre entre attente, incertitudes propres à l’enquête et introspection est parfait ; il n’aurait su être mieux calculé et l’on apprécie d’autant plus cette harmonie que le suspense est magistralement ménagé : non seulement les recherches progressent lentement, mais les réponses que l’on se croit autorisé à formuler en début de lecture sont adroitement démenties à la fin, et le prologue, dont on ne cesse d’attendre l’écho dans le récit, ne se comprend véritablement qu’aux dernières pages.
En termes d’intrigue comme de construction, on est tout de même en pays connu. Certains éléments ont même leur petit côté cliché : la femme flic dure-à-cuire qui en pince secrètement pour le beau privé qui, lui, est amoureux d’une femme-femme douce, belle… etc. ; la toute première scène opposant Elvis et son acolyte Joe à Golden, avec son lot de répliques pince-sans-rire ponctuant quelques brutalités, a ses relents de Lethal weapon (le premier opus du moins, avant que l’humour ne tourne à l’insupportable gaudriole…) Mais l’ensemble est si bien ficelé, mené avec cette aisance qui est l’apanage des seuls écrivains maîtres de leur art que l’on ne songe plus qu’au meilleur de ce roman.
On le lit sans pouvoir s’arrêter en cours de route – sans que l’impatience pousse pour autant à sauter le moindre mot – et l’on garde, in fine, le souvenir lumineux d’un thriller au classicisme rehaussé de cette subtile touche d’inventivité et de justesse qui creuse toute la différence entre le polar brillant et ceux qui se contentent de la banalité d’une intrigue policière à rebondissements.
* – LAPD : Los Angeles Police Department
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isabelle roche
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Robert Crais, L’Homme sans passé (traduit de l’américain par Hubert Tézenas), Belfond coll. « Nuits noires », janvier 2006, 396 p. – 20,50 €. |
