Louis Guilloux, L’indésirable

Les feuilles mortes se ramassent à l’appel

Avant La Mai­son du peuple, son pre­mier livre et dans une sorte de brouillon - resté dans ses tiroirs après des refus de publi­ca­tion - du  Sang noir, Louis Guilloux écrit ce récit post-guerre en 1923.  Le genre tient ici à des prin­cipes par­ti­cu­liers, ceux d’un “répu­bli­cain éclairé” qui croit à l’héroïsme et l’amour de la patrie. De fait, ce héros  est vic­time de ce qu’on lui a appris : à savoir que le mal — et la guerre en pre­mier chef — sont néces­saires.
Ce roman inédit impi­toyable met en scène un appa­rem­ment brave pro­fes­seur d’allemand bre­ton qui s’occupent des “indé­si­rables” eu égard à leur appar­te­nance dou­teuse à la mère patrie et que l’on relé­guait dans ce qu’on appe­lait déjà des “camps de concen­tra­tion” que la popu­lace visi­tait le dimanche par-delà les bar­be­lés qui la sépa­rait d’un zoo humain.

Ce héros devient vite un bouc émis­saire au nom d’une rumeur. Elle enfle et avant que Made­leine endosse tra­gi­que­ment le rôle de son père. Le livre en dépit de ses imper­fec­tions annonce les émo­tions et les pro­vo­ca­tions  du “sang noir”. Les per­son­nages  de cette scène de vie de pro­vince sont tous ambi­gus. Guilloux évoque — entre autres dans ses dia­logues -  la peti­tesse de riva­li­tés clan­des­tines  dont les enfants vont payer le prix au nom d’une his­toire qui n’a pas eu lieu mais les écrase.
La méchan­ceté est omni­pré­sente là où Guilloux fait ses gammes. Bour­reaux et vic­times semblent presque inter­chan­geables et le Cri­pure bre­ton du Sang noir est en germe. L’auteur aban­don­nera ce pre­mier jet resté inédit. Il demeure néan­moins auda­cieux tant il montre la bêtise de la guerre et de ses consé­quences sur la société et le désir de meurtre qui peut s’emparer de la foule dans ses propres conflits “de taupes”.  

La ville (Saint-Brieuc) devient elle-même une sorte de camp de concen­tra­tion. Tout reste gla­çant : les indi­vi­dus sont broyés,  preuve que les feuilles tombent quand le tronc col­lec­tif l’a décidé.

jean-paul gavard-perret

Louis Guilloux, L’indésirable,  Édi­tion d’Olivier Macaux. Avant-propos de Fran­çoise Lam­bert, Gal­li­mard, coll. Blanche, Paris, 2019, 192 p. — 18, 00 €.

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