Marc-Antoine Mathieu, Mémoire morte

Quand l’enfermement géo­mé­trique des indi­vi­dus peut conduire à repen­ser le pri­mat du lan­gage humain. L’ovni bédéique !

L’enfer­me­ment géo­mé­trique des indi­vi­dus peut conduire à repen­ser le pri­mat du lan­gage humain. Dans une ville futu­riste où le temps va à rebours, Fir­min Houffe est un fonc­tion­naire moyen. Chef de ser­vice à l’Administration cadas­trale d’une ville infi­nie, il doit affron­ter des dif­fi­cul­tés inat­ten­dues : l’édification pro­li­fé­rante de murs aux­quels nul ne peut por­ter atteinte –en fonc­tion de la loi du per­mis des Construc­tions sti­pu­lant que “seules les construc­tions réa­li­sées entre la fin du jour et le début du jour sui­vant seront auto­ri­sées sans per­mis préa­lable” — et qui enferme peu à peu dans une nou­velle géo­mé­trie les membres de la communauté…

Contour­nant la rec­ti­tude des textes juri­diques par la droite ligne de leurs briques enchâs­sées, les murs com­mencent à créer la panique dans la Cité. Cette der­nière, habi­tuée à une infor­ma­tion directe et inces­sante, ne sup­porte ni l’imprévu ni la dif­fé­rence (témoin : la fameuse “boîte noire” que chaque citoyen doit por­ter sur lui et pré­sen­ter aux poli­ciers afin de jus­ti­fier son iden­tité). Ses quar­tiers, ses routes, ses immeubles pro­gres­si­ve­ment sépa­rés les uns des autres par les parois arbi­traires, la psy­chose de la soli­tude et de la rup­ture com­mu­ni­ca­tion­nelle gagne désor­mais toutes les consciences de la société. Plon­geant les poli­tiques dans leurs cou­tu­miers ater­moie­ments fal­la­cieux, les spé­cia­listes du cadastre — condam­nés à aplatir/aplanir ce qui devrait être relevé — dans d’insondables apo­ries. Car ce qui s’efface avec ces schismes maté­riels, c’est moins le che­mi­ne­ment que la connais­sance des indi­vi­dus. Moins la direc­tion emprun­tée par leur corps que l’orientation sui­vie par leur esprit.

Progres­sion cir­cu­laire contre ruines rec­ti­lignes, tel est l’enjeu du com­bat. C’est qu’en effet les citoyens emmu­rés perdent bien­tôt la faculté lan­ga­gière elle-même et sont tout juste bons à mur­mu­rer ou babiller. Les mes­sages publi­ci­taires ornant les quatre coins de la com­mu­nauté, tels que ” l’info, c’est vous-citécom “, ” voir et être vu, par­tout et maintenant-infocité “, perdent toute signi­fi­ca­tion quand l’horizon social est tou­jours davan­tage barré par un béton armé de mau­vaises inten­tions. Il faut dire que l’épidémie d’amnésie qui fait rage n’arrange pas le dia­logue entre les obser­va­teurs du phé­no­mène. Sommé de déli­vrer une ana­lyse en règle de la “muri­fi­ca­tion pro­phy­lac­tique”, Houffe pense trou­ver la réponse à ses ques­tions auprès de ROM, l’ordinateur “conçu pour conte­nir l’ensemble de la mémoire de la cité”.

Marc-Antoine Mathieu médite dans un scé­na­rio à la puis­sance explo­sive la leçon bor­gé­sienne des “Ruines cir­cu­laires” (in Fic­tions) : l’évidence que nous atta­chons à notre exis­tence se dis­tingue assez peu de l’évidence que nous attri­buons au songe. La mémoire seule, qui est encore capable de dis­so­cier la veille du pré­sent, peut opé­rer ce tri sal­va­teur en confé­rant une épais­seur onto­lo­gique à notre pré­sence. La mémoire des mots allant de mal en pis, c’est aussi l’écriture et le rap­port aux dimen­sions du temps qui se trouvent pros­crits par l’émergence de ces fron­tières géo­gra­phiques tan­gibles qui font régres­ser l’humanité vers son aube infan­tile. L’infinité des livres ne sert à rien lorsqu’elle ren­contre la fini­tude de l’expression. “Biblio­thèque de Babel” inver­sée, la Cité de Houffe s’oublie pour avoir trop cédé à “la dic­ta­ture de l’information en temps réel”. Faut-il en conclure qu’à trop vou­loir s’informer on ne se parle plus ?

Toujours est-il que, mal­gré la “décons­truc­tion” quo­ti­dienne des murs rebelles à l’ordre socié­tal, la com­mu­ni­ca­tion s’évanouit comme un mau­vais rêve. Se réduit comme une peau de cha­grin altruiste. La mul­ti­pli­ca­tion des parois ren­voie en fait à la ter­rible revanche de ROM, lassé d’illustrer la “mémoire morte” des citoyens, cette com­pu­ta­tion sté­rile des faits, actes et pen­sées de tous, et ayant décidé d’incarner une authen­tique mémoire vive. Der­rière le camou­flet tech­no­lo­gique de cette insur­rec­tion de la machine contre son créa­teur, se dis­si­mule donc la mise en accu­sa­tion de la res­pon­sa­bi­lité des hommes, qui ont pré­féré au fil du temps se repaître des infor­ma­tions ratio­na­listes de la machine plu­tôt que d’imaginer par eux-mêmes les solu­tions à leurs pro­blèmes maté­riels ou exis­ten­tiels. L’on songe plus d’une fois à la ter­rible sen­tence du Nietzsche dans Ainsi par­lait Zara­thous­tra : “Ce qui est droit ment, la vérité ne peut être que courbe.”

Héri­tier de Julius Coren­tin Aque­facques — son illustre pré­dé­ces­seur dans l’oeuvre de Marc-Antoine Mathieu — pour son évo­lu­tion dans une société uto­pique néga­tive, enser­rée dans le car­can d’une logique et d’une ratio­ci­na­tion extrêmes, Fir­min Houffe s’en sépare néan­moins en inau­gu­rant un extra­or­di­naire acte libre, par lequel la liberté humaine va reprendre ses droits sur l’invariance cyber­né­tique. C’est grâce à lui que, dans une superbe para­bole gra­phique, l’on voit bien­tôt une poudre de lettres s’éloigner des rues avant de scin­tiller au ciel cita­din : il pleut à l’envers de l’être et des lettres sur la ville ! Bercé alors par le silence le plus par­lant qui soit, de même que par le noir et blanc velouté et envoû­tant, du des­si­na­teur, cha­cun reçoit de plein fouet, lan­ci­nante, cette redou­table ques­tion phi­lo­so­phique : “sans lan­gage y a-t-il une réa­lité ?” Et com­prend la pro­fon­deur séman­tique du mot de Kafka selon lequel “nous creu­sons nous-mêmes la fosse de Babel.”

C’est ainsi seule­ment, par une prise de conscience de ses poten­tia­li­tés signi­fiantes, aussi bien lin­guis­tiques qu’herméneutiques, que l’homme peut faire le tour de la ques­tion du Sens (entendu à la fois comme direc­tion, orien­ta­tion et inter­pré­ta­tion). Rééla­bo­rer les mythiques fon­da­tions de l’humanité sur l’épicycle du “briques( !)-à-brac” des mots. Adieu, carte mère et autres reje­tons de la micro-informatique ! Reli­sons donc sans peur de ver­ser dans le regres­sus ad infi­ni­tum, Mémoire morte, cet album d’ores et déjà culte de Marc-Antoine Mathieu ; rede­ve­nons donc les enfants de nos propres paroles !

fre­de­ric grolleau

Marc-Antoine Mathieu, Mémoire morte, Del­court, 2000, 48 p. 

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