Michelle Perrot, Histoire de chambres

Michelle Perrot, Histoire de chambres

L’espace de l’intime garde ses mystères

Cet ouvrage d’histoire, à la perspective unique, oserais-je dire exceptionnelle, avait échappé aux colonnes du litteraire.com ; il n’est jamais trop tard pour réparer une injustice.
Michelle Perrot s’intéresse à la chambre. Cette historienne de référence, cette autorité de la discipline s’est-elle perdue dans un délire ? La chambre est un espace qui apparait, de prime abord, anecdotique au regard de l’histoire convenable et convenue : l’histoire traditionnelle des grands hommes, des grands phénomènes sociaux. Cet ouvrage vient (dé)montrer que lorsque l’on maîtrise un art – et l’histoire est avant toute chose un art du récit, un art de l’explication – il est justement possible d’atteindre l’essentiel par l’anecdotique.

Et si, au lieu de placer au centre de nos réflexions historiques le bureau, le champ de bataille, la ville, lieux classiques de pouvoir et de sociabilités, nous placions la chambre, espace de l’intime, de l’entre soi ?
Alors on s’apercevrait que la chambre est elle aussi un espace collectif, un espace de pouvoir, un espace majeur, nodal de relations sociales. Ce qui était périphérique devient alors central et nos représentations qui n’étaient que clichés, deviennent alors plus nuancées, plus précises, plus justes.

 

l y a dans cet ouvrage un sacerdoce d’humilité qui nous fait atteindre des sommets. Michelle Perrot se livre à une forme tentaculaire d’anthropologie sensible et subtile.
Cette dernière est d’abord une typologie : on passe de la première des chambre, la chambre du roi, à d’autres types comme les chambres à coucher, les chambres particulières pour parcourir, par exemple, les chambres d’hôtel ou chambres d’enfant.
Dans cet ouvrage de renouvellement, la partie la moins originale est sûrement celle des chambres ouvrières, justement parce que celles-ci, histoire sociale oblige, sont déjà passées par le crible des enquêtes sociales et historiques. Le passage de la chambre publique à la chambre privée comme référence est à relier au triomphe de l’individualisme bourgeois du XIXème siècle.

 

C’est un récit tentaculaire parce que tous les domaines du savoir sont mobilisés pour l’explication : les analyses architecturales, les enquêtes sociales et médicales, les inventaires notariés, les théories politiques, religieuses. Devant de telles références – et quel confort de pouvoir les lire en notes de bas de page ! – on est saisi par cette forme vertigineuse de culture exploitée, appropriée. Une place privilégiée est faite aux œuvres littéraires qui sont une vraie mine pour l’analyse de la pensée camérale.
Partons aussi dans l’autre sens : si l’on passait par leurs chambres pour comprendre auteurs et philosophes ? À propos de Sartre : « La chambre d’hôtel, choix éthique et existentiel, condition d’une liberté qui se conquiert par l’écriture : telle est la philosophie camérale de Sartre, empreinte d’ascétisme chrétien mais aussi de phobies domestiques et d’élitisme séparatiste. Nul en tout cas n’a poussé aussi loin la réflexion sur la chambre mode d’emploi. » Et que dire de l’importance des chambres et des cellules dans l’œuvre et la vie de Jean Genet, « mort à l’hôtel comme il avait vécu » ?

 

Une vraie beauté triste se dégage des pages concernant les chambres de malades, on suit avec attention la mort de George Sand et l’évocation du journal d’Alice James. Ces expériences camérales et d’agonie sont analysées par l’historienne, rétablies dans leur contexte mais jamais – et c’est là un autre tour de force de l’ouvrage – elles ne sont tuées dans leur émotion.
Certes, il y a forcément quelque chose de froid et de clinique dans l’analyse historique mais Michelle Perrot sait se placer à bonne distance, elles sait évoquer Joë Bousquet (quel bonhomme) sans le tuer.
« Ce qu’on connaît c’est la mise en scène de la mort : la mort vécue, au vrai incommunicable, nous échappe toujours. » Admettre ses limites, voilà l’élégance. Et l’élégance se manifeste avec du style : « la chambre des dames est le balcon du monde. »
Oui, ce livre est une forme d’explication poétique du monde. Qu’aurait fait un homme d’une telle histoire ?

 

Cette façon de frôler en permanence avec l’œuvre littéraire, sans jamais tomber dedans, contribue au charme de l’ouvrage… Il y a cette tension – tentation forte, en cohérence avec le sujet ; à force de parler de l’espace intime Michelle Perrot nous parle aussi d’elle même, de ses propres expériences de chambres, sans jamais se livrer de manière explicite.

 

Il faut visser ce livre dans les annales, car si ce livre devient une référence collective, le paysage de l’histoire – donc de la conscience – pourrait changer, un peu.

c. aranyossy

 

   
 

Michelle Perrot, Histoire de chambres, coll. « La librairie du XXIème siècle », Seuil, septembre 2009, 446 p.- 22,00 €

 
     

 

 

 

Laisser un commentaire