Ernst Pawel, Le poète mourant
Un excellent essai sur les huit dernières années d’Henri Heine à Paris, l’un des plus grands poètes du XIXe siècle
Quel étrange livre que celui-ci ! Ce pavé somme toute assez conséquent fulgure comme une invitation à l’amour. Pour s’en convaincre, la bien-aimée n’aura qu’à enfiler ses carreaux et observer attentivement la petite vignette placée au bas de la couverture sur laquelle un squelette plie sa longiligne carcasse pour souffler les plus beaux secrets de l’Au-delà dans l’oreille d’un vieux poète fiévreusement affairé à sa table de travail. À notre sens, pas peu fière d’être première de sa classe, la belle aura aussi raison de croire que cette image ressemble aux vignettes ésotériques insérées entre les poèmes de Maurice Scève dans sa Délie, cela donnera quelque aspect plus mystérieux encore à cet essai qui se propose de relater les dernières années de la vie de Heine, à Paris (regardez bien, c’est écrit en ocre, en petits caractères sous le titre), dans un lit qui se baladera à plusieurs reprises en divers endroits plus ou moins recommandables de la Rive droite (non, ce dernier complément circonstanciel de lieu à rallonge ne figure pas sur le livre). Au passage, cultivée comme elle est, l’amoureuse fera bien de se dire que cette couverture transmet un peu la même sensation que l’un des nombreux tableaux prenant pour thème La Jeune fille et la Mort, ou bien que le poème de Ronsard dans lequel le plus célèbre membre de la Pléiade enjoint à la belle Hélène de cueillir dès aujourd’hui les roses de la vie : une envie empressée, étouffante, de vivre, d’aimer, de jouir. Enfin, piquée par la curiosité, rieuse, la gracieuse jettera un dernier coup d’œil à cette couverture couleur de soie vieillie, ce memento mori teint comme un traité d’amour luxurieux, avant de se lancer avidement dans une lecture qui s’annonce troublante et d’autant plus digne d’intérêt.
Mais laissons là notre belle et innocente lectrice, car si tendresse, amour et détresse elle trouvera dans ce livre, ce ne sera pas plus que nécessaire. L’étude de Pawel constitue avant tout un essai biographique rigoureux, composé dans un style précis et serré d’universitaire, sur le schéma d’un éclatement et d’un éclectisme tout anglo-saxons (cela semble si exotique, si peu académique à nous Français qui nous vautrons dans les grandes idées saucissonnées en petites bribes solidement hierarchisées !!!). La trame, quoique suivie en pointillés et par éclairages successifs, en est simple : de 1847 à 1855, Henri Heine, l’un des plus grands poètes du XIXe siècle, agonise à Paris dans d’atroces souffrances, une étrange maladie nerveuse – dont personne n’est parvenu à établir le diagnostic, même les médecins actuels – le rend épisodiquement aveugle, lui mine le crâne d’atroces migraines et le laisse paralysé, hâve et décharné, contraint de garder le lit tout le jour.
Quelle époque et quel endroit pour mourir ! Paris est alors un puissant phare puant, lumineux et noirci par le charbon où viennent briller les plus grands artistes d’une Europe en pleine ébullition. 1848 est une année de feu, Louis-Phillippe est renversé en France, l’illusion lyrique de la Seconde République emplit les rues d’espoir, le printemps des peuples soulève Vienne, Poznan, Berlin, Budapest, Venise, Milan, Naples. Oui, quelle singulière époque pour attendre la mort… Les fenêtres de la ville lumière s’éclairent de bougies pour fêter l’avènement d’une éphémère République, cette forêt d’étoiles emplit les vivants de rêves : La Seconde République sera belle et forte, disent-ils, elle tuera la pauvreté. Et depuis son matelas, Heine, grabataire, ne distingue que fracas, coups de feu et hurlements pénibles dans les fumées de cette révolution condamnée. Rien ne trouble son morne quotidien, Heine ne verra rien non plus du coup d’État de 1851 fomenté par Badinguet dit Napoléon III, cette piteuse guerre contre le peuple parisien, ni même des célébrations ampoulées du Second Empire, tout cela n’entrera chez lui que via ses secrétaires, sa compagne Mathilde et quelques visiteurs de passage.
Le livre de Pawel permet au lecteur français d’aborder une figure qu’il ne connaît généralement que par la bande, souvent par le truchement d’une dédicace de Balzac à Heine lue en diagonale avant l’un des romans de la Comédie Humaine, un rapide commentaire de Gautier, de Sue, ou la mention par quelque obscur érudit de l’amitié qui liait Heine à Nerval, traducteur du Faust sublime, inspiré, juvénile et… presque ignorant des subtilités de la langue de Goethe qui trouvait pourtant son travail admirable ! La France a bien mal rendu à Heine sa francophilie. Peut-être n’a-t-il pas su plaire pour ce qu’il n’était aucunement l’un de ces illuminés germaniques qui plaçait le mot « patrie » à tous les quatrains. Avec Heine, la France n’a pas trouvé matière à assouvir la frénésie conceptuelle et classificatrice de sa très sérieuse histoire littéraire. Ce dernier était un franc-tireur, combattant lucide pour l’humanité, rejetant la doctrine sans bouder la contradiction, raillant la bêtise, l’étroitesse d’esprit, la bigoterie nationaliste des teutomanes prussiens, la veulerie et l’hypocrisie des hommes de gauche qui se faisaient fort de regober leur grands mots dès lors que leurs poches s’emplissaient. Il était de ces hommes les moins fous, que leur lucidité et leur honnêteté ont isolés.
Aussi n’aurons-nous d’autre volonté que de vous voir combler ces lacunes en vous invitant à imiter la bien-aimée évoquée plus haut et à dévorer le livre de Pawel. Dans la tradition des ars moriendi médiévaux, s’y dévoile la longue agonie d’un grand poète, partagé entre l’envie de vivre, d’aimer et la sombre tentation de se laisser sombrer d’épuisement dans l’Abîme, composant certaines de ses plus belles pièces dans des nuits sans sommeil, le corps électrisé par la douleur et l’angoisse. Dans le monde des hommes, le goéland affaibli redevient chair, amas de chair endolorie, implorant les avances pécuniaires d’un éditeur peu scrupuleux ou la visites de frères bien arrivés, affectivement frigides, et avec qui il a le malheur d’avoir si peu en commun ; le grand homme n’est plus qu’un sac de viande sèche, plongée dans les stupides brouilles domestiques avec Mathilde, cette Xanthippe du peuple, illettrée, dépensière et presque aimante, dont il s’est épris de façon apparemment incompréhensible, et qui ne saurait faire violence à son tempérament impulsif pour épargner de violentes sautes d’humeur à son Socrate mourant.
Heine était un homme-plume, de ceux qu’une très grande partie de ses semblables auront constamment méprisés, un de ceux pour qui tout est stupidement littérature, même sa propre mort, même une souffrance intenable qui tord les nerfs dans d’invisibles pinces incandescentes. Il est troublant d’assister de si près à la mort d’un génie, cet instant d’ultime déchéance et de consécration définitive.
b. fillon
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Ernst Pawel, Le poète mourant (traduit par Philippe Bonnet & Arthur Greenspan), Actes Sud coll. « Le Cabinet de lecture », octobre 2006, 331 p. – 23,00 €. |
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