Joël Roman, Eux et nous
Un petit essai subtil et percutant, qui propose une mise au point vivifiante sur la notion d’intégration
Le samedi 6 juillet 2006, l’émission de France Culture « Répliques » mettait en présence, sur le thème de « la France et ses nouveaux enfants », Joël Roman, l’auteur de cet ouvrage et Alain Finkelkraut, l’animateur et producteur de l’émission. On peut retrouver de multiples extraits de ce duel verbal radiophonique sur internet et se rendre ainsi compte combien les vues de Joël Roman s’opposent à celles d’Alain Finkelkraut, qualifié à la suite de cet échange par Dominique Vidal dans Le Monde diplomatique de bouffon du roi – le roi étant notre ministre-président-candidat Sarkozy bien sûr.
Joël Roman, agrégé de philosophie, a publié son livre dans la collection qu’il dirige chez Hachette Pluriel, « Tapage » la bien nommée puisque le livre est sorti en novembre 2006, soit un an après les émeutes urbaines. Arrive-t-il donc trop tard ? Je ne le pense pas, car il s’agit de tout autre chose qu’un livre mémoire qui prendrait comme support le rappel de l’événement. Il va bien plus loin.
C’est un petit essai percutant et subtil. Percutant parce qu’il prend le contre-pied de tout un discours qui stigmatise cette partie de la jeunesse des quartiers sensibles. Une jeunesse qui vit, subit et intègre tous les clichés réducteurs produits à son sujet. Les quatre premiers chapitres s’attachent à déconstruire cette logique exclusive en s’attaquant aux thèmes de la jeunesse et de la délinquance, de la banlieue et de l’islam, contre ce qu’il appelle l’islamalgame. La surreprésentation des jeunes issus de l’immigration dans la délinquance n’est pas ignorée, et elle pose effectivement un problème qu’il faut résoudre, mais en le prenant dans le bon sens. C’est-à-dire qu’il faut en chercher les causes, sans se voiler la face, et sans en jouer comme le font les pompiers pyromanes qui ne font qu’attiser le feu pour mieux feindre de l’éteindre par la suite.
C’est un essai subtil parce qu’il n’est pas naïf, et condamne aussi bien les « belles âmes » irréalistes des beaux quartiers que les « essentialistes » qui jugent impossible une intégration de ces populations. Intégration : un concept dont tout le monde parle et dont Joël Roman montre combien il peut être ambigu, porteur de contradictions. En exigeant en permanence de la part des populations immigrées qu’elles prouvent leur volonté d’intégration alors qu’elles se sont déjà coulées dans la société française, ne continue-t-on pas à les stigmatiser, alors qu’il conviendrait de se demander ce qui achoppe dans le processus d’intégration ? On pense par exemple au dernier ouvrage de Dominique Schnapper (Qu’est ce que l’intégration ? paru en janvier 2007) : y est soulignée la distinction entre l’intégration symbolique, citoyenne – plutôt réussie en général – et l’intégration socio-économique qui, elle, s’avère être souvent un échec. De cette contradiction naît une frustration, qui, explosive ou non, rend nécessaire et urgente une refonte de nos formules du vivre-ensemble.
Le pays réel est composé aujourd’hui d’identités multiples et fragmentées qu’il faut prendre en compte et reconnaître. Sans être communautariste, il faut assumer les différences, assumer les Français à traits d’union – on pourrait dire à l’américaine des hyphenated French – et accepter donc de manière naturelle et heureuse que des drapeaux différents se mêlent lorsque Zidane marque un but. Un signe fort et symbolique serait par exemple d’introduire l’arabe dialectal à l’école. Et pourquoi pas ?
C’est un ouvrage politiquement correct au sens précis de l’expression. Il propose une pensée juste, originale et accessible. On est donc loin du prêt à penser et des élucubrations simplistes et radicales de quelques intellectuels inspirés par la peur d’un autre construit et fantasmé. Parce qu’ils font partie de « nous », parce qu’ils sont « nos enfants », il ne faut ni céder à la crainte, ni au triste défaitisme qui ne serait qu’un repli sur soi. Certes, l’ouvrage est petit et ne peut répondre à tout mais la perspective est posée, balisée.
La France a changé, il faut se mettre à penser.
camille aranyossy
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Joël Roman, Eux et nous, Hachette Littératures, Coll. « Tapage », novembre 2006, 152 p. – 10,00 €. |
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