Paul Zelanski et Mary Pat Fisher, Les Théories de la couleur

Paul Zelanski et Mary Pat Fisher, Les Théories de la couleur

Un ouvrage destiné d’abord à un public d’étudiants ou d’artistes mais dont aucun amateur d’art ne devrait se passer

À moins d’être professionnel de l’image, artiste ou artisan d’art, nous ne devons pas être si nombreux que cela à développer une réflexion autour des couleurs une fois passés les cours d’éducation artistique dispensés dans les lycées et collèges, dont nous ne gardons souvent comme seul souvenir la vague conscience de ce que sont les « couleurs primaires », les « complémentaires » ou les « secondaires ». Quand bien même serions-nous de ceux qui ont une approche spécifique des couleurs et des rapports qu’elles ont entre elles, plus réfléchie, plus aiguisée que celle du citoyen moyen parce que nous pratiquons une activité de détente qui réclame une certaine attention colorimétrique – tricot, tapisserie… – ou que notre tenue vestimentaire quotidienne nous préoccupe au premier chef, la manière dont nous allons jouer avec les couleurs reste d’ordre essentiellement instinctif ; l’harmonie ou la disharmonie générées par nos créations ou nos choix résultent en général d’un maniement calculé certes mais régi davantage par notre humeur, notre désir du moment et nos empathies sélectives que par de véritables connaissances scientifiques.
Hormis ces moments particuliers où l’on s’interroge, on évolue dans un univers coloré de manière si permanente, les couleurs sont si intimement intégrées à chaque instant de la vie que l’on s’attarde rarement – pour ne pas écrire « jamais » – sur elles, sauf en ces occasions où la communication requiert que l’on fouille dans le lexique courant pour nuancer des désignations trop vagues – ce bleu est-il « de méthylène », « outremer », « turquoise », « ciel »… ?

Sans doute n’est-il nullement besoin de posséder fût-ce le plus infime rudiment d’optique pour vivre avec les couleurs au jour le jour – à la quotidienneté colorée l’ignorance peut amplement suffire. Or la couleur est une perception analysable, un phénomène physique et physiologique dont les rouages ont été aujourd’hui en partie élucidés ; les découvertes actuelles éclairent d’un jour nouveau des pratiques picturales très anciennes, fondées sur des savoirs empiriques que l’Homme acquerrait par le truchement d’expériences longtemps répétées touchant autant à la fabrication des couleurs qu’aux moyens de produire, chez celui qui regarde l’œuvre, tel ou tel effet. Si le poète plastique – celui qui « fait », qui réalise l’œuvre colorée – se doit de maîtriser des données techniques rigoureuses afin d’atteindre la plus étroite adéquation possible entre son intention artistique et sa réalisation effective, est-il nécessaire que les « regardants » soient aussi des « savants » ? Ne peut-on jouir de l’Art et entendre ce que les œuvres murmurent sans posséder la moindre notion d’optique ?

Alors « Pourquoi étudier la couleur ? » se demandent, d’entrée de jeu, les deux auteurs – Paul Zélansky, formé par Josef Albers, l’un des fondateurs de la célèbre école du Bauhaus, et Mary Pat Fisher. Questionner ainsi, de prime abord, son propre objet est une manière très habile d’ouvrir un livre à vocation didactique et d’exposer clairement son propos ; c’est un prolongement de la préface et encore un seuil à franchir avant de pénétrer chapitre après chapitre ce qu’est la couleur.
La préface précise sans ambiguïté à qui est destiné le livre et quelle est son intention :
S’adressant aux artistes et aux étudiants dans tous les mediums, ce livre se voudrait une introduction instructive mais non dogmatique aux différentes approches, y compris historiques et scientifiques, permettant de comprendre la couleur.
C’est une phrase clef, qui résume l’ambition des auteurs du livre et cerne assez largement son lectorat. Le contenu s’avère en tous points conforme à cette « déclaration d’intention » ; si la lecture de la table des matières peut affoler au premier abord par la diversité des sujets traités – la couleur et l’informatique, les effets psychologiques des couleurs… – force est de constater que la succession des chapitres s’opère selon une logique qui enchaîne aux informations les plus générales – notions d’optique, de physiologie, de chimie… – des considérations plus spécifiques, détaillées en fonction des disciplines artistiques – créations informatiques, céramique, imprimerie, design… – des supports – papiers, verre, toile, tissus… – et des médiums utilisés – encres, pigments, émaux…

Chaque chapitre porte en exergue une citation d’artiste, de façon à montrer combien, de tout temps, la réflexion théorique et l’expérimentation a accompagné la pratique artistique. Les illustrations sont nombreuses, la mise en page remarquable, qui prend soin d’inclure les images au plus près du texte auquel elles se rapportent. Si l’exposé est parfois abscons – l’on buttera probablement sur les différents modèles de rapports entre les couleurs développés au chapitre 6 qui, sans le secours des schémas dûment légendés, resteraient bien mystérieux… De rapides – et ludiques – expériences optiques sont proposées de place en place dans le corps du texte grâce auxquelles les notions théoriques s’éclairent – et le regard se dessille : reviennent à l’esprit ces multiples illusions visuelles que l’on rencontre à tout bout de champ et qui n’avaient jamais retenu l’attention (page 25, gardez bien le point noir au cente de la silhouette de tortue rouge… suivez les indications, et voyez ( !) ce qu’il advient…) En fin d’ouvrage figurent un glossaire succinct, qui rassemble les termes essentiels dont chaque première occurrence apparaît en gras dans le texte, et une liste d’exercices pratiques, inspirés par l’enseignement de Josef Albers.

Parfaitement à sa place dans la collection « Initiation à l’art » des éditions Thalia – destinée à un large public [elle] propose une approche claire et accessible des principes fondamentaux de l’art. – cet ouvrage très pédagogique s’adresse, les auteurs le précisent bien, avant tout aux étudiants, à titre d’initiation ou de synthèse maniable de l’enseignement qu’ils reçoivent dans leurs écoles. Mais le lecteur curieux y trouvera aussi son compte : pour peu que l’on consacre une partie de son temps libre à la visite des musées, des galeries de peinture ou à la lecture de livres d’art, acquérir quelques notions fondamentales quant à la couleur est indispensable. Et quand bien même se contenterait-on d’observer avec une attention plus soutenue que la plupart de ses semblables un crépuscule, un bouquet de fleurs… tout spectacle haut en couleurs qui à tout moment se présente au regard, il peut être amusant d’ouvrir les yeux en songeant que ce qui distingue un rouge d’un bleu tient à une différence… de longueur d’ondes.

Découvrez les éditions Thalia à travers l’entretien que nous a accordé leur fondatrice, Aleksandra Sokolov.

isabelle roche

   
 

 Paul Zelanski et Mary Pat Fisher, Les Théories de la couleur (traduit de l’anglais par Richard Crevier), Thalia éditions coll. « Initiation à l’art », octobre 2006, 202 p. – 35,00 €.

 
     

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