Antoine Artous, Le fétichisme chez Marx : le marxisme comme théoriqe critique

Antoine Artous, Le fétichisme chez Marx : le marxisme comme théoriqe critique

Antoine Artous poursuit sa relecture du corpus marxien en s’attachant cette fois à mettre en valeur la catégorie de fétichisme

Après un premier ouvrage consacré à la théorie de l’État et de la politique (Marx, l’État et la politique), puis un second sur la catégorie de « travail » (Travail et émancipation sociale), Antoine Artous s’attache cette fois à réhabiliter la notion marxienne de « fétichisme », l’auteur prenant à chaque fois appui sur ses écrits antérieurs pour développer une réflexion entremêlant exégèse, critique sociale et perspective radicale d’émancipation.
Le canevas théorique de cette réflexion se concentre ici sur le concept marxien de « fétichisme » dont l’auteur nous retrace avec clarté les conditions d’émergence puis la signification précise dans l’édifice théorique de Marx. Alors que le « fétichisme » était utilisé par les penseurs du XIXe siècle (Charles de Brosses mais aussi Hegel) pour penser l’attribution par les premières civilisations de pouvoirs de type religieux à des objets matériels, Marx procède à deux transformations dans l’emploi de ce concept. Transformation quant aux types de société dont il doit pouvoir rendre compte des pratiques sociales : le fétichisme ne va pas tant caractériser les formations sociales primitives que la société capitaliste, victime d’un fétichisme non des objets religieux mais des marchandises. Transformation dans les mécanismes d’instauration du fétichisme : ce fétichisme des marchandises diffère du fétichisme des objets à pouvoirs religieux et magiques car il apparaît, non sur la base d’un faible développement intellectuel et scientifique, mais sur celle de l’extension des échanges marchands propre à la société bourgeoise. L’inspiration de départ reste cependant présente dans la conception ultime : les individus de la société capitaliste prêtent aux marchandises des valeurs intrinsèques – valeur d’échange et prix – alors que ces valeurs relèvent d’un processus social dont ils sont à l’origine, à savoir le processus de production puis de circulation des marchandises.

De la sorte ce n’est plus la religion [qui] structure le lien social (p. 26), mais la société qui est marquée par une religion du quotidien, celle de formes marchandes paraissant se déployer de manière indépendante du vouloir et de la pratique humaine, indépendance qui se retourne en domination sur les consciences et les pratiques concrètes. La marchandise est ainsi une forme autonome, intemporelle, ne relevant plus de la maîtrise du devenir humain mais dictant aux acteurs économiques et sociaux des comportements assurant la reproduction de la société marchande, obscurcissant toute perspective d’appropriation par les hommes de la signification de leur agir social et bloquant toute transformation radicale de ce dernier. Car si Marx s’attache tant à la catégorie du fétichisme, à laquelle il consacre un passage important du livre I du Capital, mais aussi d’autres extraits pour la plupart non édités de son vivant, c’est qu’elle s’imbrique à sa conception du communisme, considéré comme libre association de producteurs, échappant à la domination de leurs propres produits sur eux-mêmes, par l’intermédiaire de l’abolition des rapports marchands et de l’établissement d’une concertation économique planifiée tout au long du procès de production et de distribution des biens.

Le livre d’Antoine Artous ne se limite cependant pas à cette stricte conception du fétichisme puisqu’il procède à une suite d’élargissement de l’objet d’étude initial. Élargissement quant au champ d’application du concept de fétichisme : ayant parfois recours à d’autres textes que Le Capital, l’auteur montre que chez Marx la thématique du fétichisme ne se restreint pas uniquement à la sphère des marchandises mais qu’elle permet de mettre aussi en valeur un fétichisme des moyens de production, qui paraissent de la sorte créateurs de valeur, indépendamment du procès de travail social déployé par les producteurs. Élargissement aussi par toute une exploration de concepts connexes : le fétichisme est replacé dans une problématique générale mobilisant les catégories du politique, du juridique, du travail ou de l’organisation productive ; les réflexions proposées par Artous s’y font à chaque fois claires et pertinentes.

L’auteur procède à cette occasion à des rapprochements avec un certain nombre de sociologues et de philosophes comme György Lukacs, Michel Foucault, Nikos Poulantzas ou Max Weber. Cette ouverture d’une analyse à l’origine « marxologique » vers d’autres théories, qu’elles soient internes au matérialisme historique (Poulantzas), dérivées (l’École de Francfort) ou autonomes (la problématique foucaldienne) se révèle très féconde. Il s’agit de rectifier certaines erreurs, de réhabiliter des analyses souvent oubliées mais aussi d’enrichir la perspective marxienne par les réflexions sur la société disciplinaire ou les formes du fétichisme juridique propre aux sociétés modernes. La démarche est donc tout sauf dogmatique et complaisante à l’égard des auteurs traités, notamment de Marx dont la vision d’un système communiste planifié, harmonieux et transparent est critiquée par l’élucidation du fétichisme de l’État-plan (p. 162 et passim).

Toutefois, il me semble sur ce point que l’auteur ne va pas assez loin. Car s’il se refuse à donner une lecture homogène de l’œuvre de Marx dont il périodise bien les différents moments, voire les rechutes vers des conceptions de jeunesse au sein des textes de la maturité, sa présentation du fétichisme chez Marx fait l’impasse sur son caractère problématique. Problématique non seulement quant à la pertinence de ses champs d’application – pour comprendre le marché, l’État, le plan, le droit – mais aussi par rapport à l’œuvre elle-même et tout particulièrement Le Capital. Ce dernier a-t-il pour objet principal une théorie des formes d’aliénation générale propres au capitalisme ou plutôt la construction d’une théorie de l’extorsion de la survaleur par la valorisation du travail salarié ? Alors que la première hypothèse ferait du marxisme une théorie critique mobilisant la catégorie de « société humaine » considérée comme indifférenciée, la deuxième en ferait une théorie mettant en valeur l’exploitation capitaliste, concentrant le regard sur le statut du prolétariat et sur ses virtualités révolutionnaires. Or il me semble bien que c’est cette seconde hypothèse qui correspond le mieux à l’idée que Marx se faisait de sa propre construction théorique.
Cette réserve personnelle mise à part, la recherche d’Antoine Artous reste très convaincante, ouvrant des pistes de réflexion nombreuses, dégagées par une érudition et une précision rigoureuses au service d’une pensée d’une grande clarté d’exposition et d’argumentation, faisant de cet ouvrage un essai très recommandable.

b. eychart

   
 

Antoine Artous, Le fétichisme chez Marx : le marxisme comme théoriqe critique, éditions Syllepse, juin 2006, 205 p. – 20,00 €.

 
     
 

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