Jean Sévillia, Historiquement correct. Pour en finir avec le passé unique

Jean Sévillia, Historiquement correct. Pour en finir avec le passé unique

On navigue entre la fausse naïveté et une sincère mauvaise foi

Rédacteur en chef adjoint du Figaro Magazine, Jean Sévillia semble poursuivre sa croisade contre une certaine domination culturelle de gauche, qui imposerait sa façon de voir et refuserait les pensées contraires aussi bien dans les médias (voir son avant dernier ouvrage : Le terrorisme intellectuel) que dans l’enseignement de l’histoire (objet de ce livre-ci).
Prenant appui sur certaines périodes de l’histoire de France et de l’Europe, l’auteur cherche à rétablir des vérités, à corriger le tir d’une vision qu’il estime trop partiale et partisane de l’histoire. Lorsqu’il décrit le contexte précis des périodes, lorsqu’il cite les travaux des historiens, l’ouvrage est ainsi captivant car il va à rebrousse-poil des pensées toutes faites.

Jean Sévillia s’attaque par exemple à la légende noire de l’inquisition, la plaçant dans le contexte de l’époque et la mettant en perspective : il dégage l’histoire de cette institution multiformes, présentée comme un progrès pour la justice (souci de la preuve, des témoins,… ) et pas aussi  » meurtrière  » qu’on le croit. Montrer la part d’ambiguïté derrière des figures historiques est une démarche riche d’enseignements : Alain, le philosophe pacifiste et grande figure intellectuelle, note dans son Journal  : « J’espère que l’Allemand vaincra ; car il ne faut pas que le général de Gaulle l’emporte chez nous. Il est remarquable que la guerre revient à une guerre juive, (…) « . Contre la présentation faite du pape Pie XII par le film Amen, Jean Sévillia montre que la pape s’est engagé dans la mesure du possible – tout le débat réside plutôt là : quelle est cette mesure du possible pour un pape ? – contre le nazisme.

Bien documenté et bien écrit, l’ouvrage présente d’évidentes qualités de rigueur sur bien des points, mais on regrette que cette démarche critique et historique ne soit pas appliquée de manière uniforme et surtout qu’elle soit utilisée pour défendre une thèse idéologique. L’auteur rappelle le contexte pour expliquer l’attitude des conquistadores mais pas pour analyser le  » racisme  » des Lumières, dont les philosophes sont qualifiés de  » fanatiques de la tolérance « .
Présenter l’inquisition en la replaçant dans son époque est pertinent, mais présenter la politique coloniale de Jules Ferry ou le racisme d’un Voltaire avec le regard d’un citoyen du XXIe siècle l’est beaucoup moins. Montrer avec des détails pertinents les caractères divers et complexes des Résistances (de droite comme de gauche) et des Collaborations (de droite comme de gauche) est très formateur, mais présenter le communisme de manière unitaire dans le temps et dans l’espace l’est beaucoup moins.

Jean Sévillia entend lutter contre les concepts anachroniques et il montre combien la notion de tolérance a une histoire, mais il oublie d’appliquer la même démarche à la notion de  » totalitaire  » lorsqu’il décrit la politique de Robespierre comme étant  » avant la lettre  » totalitaire :  » Les circonstances ont beau ne pas être les mêmes, une même chaîne sanglante relie Robespierre, Lénine, Staline et Hitler.  » Et hop, emballé c’est pesé : pourquoi appliquer une telle rigueur à tel endroit et pas à tel autre ?
Pour mieux caractériser cet ouvrage, on peut reprendre cette citation :  » Au même titre que l’Ancien Régime, l’absolutisme (…) constitue non une catégorie scientifique, mais une figure de propagande  » et écrire : cet ouvrage n’est pas un livre d’histoire mais un livre de propagande. Un livre de propagande écrit au mépris de la pratique des enseignants et de la recherche universitaire qui n’est bonne que lorsqu’elle fournit de l’eau au moulin de Jean Sévillia : le travail remarquable fait par Raphaelle Branche sur la pratique de la torture par l’armée en Algérie est voué aux gémonies. Les enseignants pour l’auteur ne sont qu’un ensemble de gauchistes incapables de présenter aux élèves une vision juste et équilibrée de l’histoire.

Extraits de manuels scolaires à l’appui, Jean Sévillia présente l’enseignement de l’histoire comme parcellaire et partisan, mais il semble mal connaître ou ignorer aussi bien les programmes et instructions officielles que tout enseignant doit suivre et la réalité de la pratique pédagogique. Non, le par-cœur n’a pas disparu de l’enseignement de l’histoire, et le souci de rassembler des populations d’origines diverses autour de repères historiques communs connus et assimilés comme de valeurs partagées est au cœur de la pratique enseignante, qui est très loin de dresser les communautés entre elles ! 
Si le massacre de la saint-Barthelemy est évoqué dans l’enseignement, ce n’est pas pour stigmatiser les catholiques mais pour montrer l’importance de la question religieuse à cette période et faire justement réfléchir les élèves à la notion de tolérance. Outre certaines erreurs mathématiques ( » Joffre devra limoger plus de la moitié des généraux français (très exactement 180 sur 425 « ), l’ouvrage est truffé de simplifications historiques révélatrices d’un certain point de vue :  » A une époque [au XVIIe] où le service militaire n’existe pas, l’aristocratie est la seule à payer l’impôt du sang  » : c’est vrai que l’appartenance à l’aristocratie impliquait le service des armes, mais c’est oublier qu’il n’y avait surtout pas que les nobles qui mourraient sur les champs de batailles.

Affirmant vouloir dépasser le manichéisme, l’auteur y retombe pourtant sans cesse par un usage pour le moins partisan du vocabulaire : les catholiques convainquent et convertissent, diffusent, progressent et les musulmans attaquent, agressent, forcent les conversions. Conscient du risque d’avoir écrit une histoire partisane, Jean Sévillia écrit : « ce livre prend parti. Mais il a tenté d’éviter les écueils du parti pris. »
Cette pirouette stylistique ne change rien au problème, Jean Sévillia est rentré dans les écueils du parti pris, digne parfois du niveau philosophique d’une cour de maternelle : d’accord, c’est pas bien d’avoir massacré les infidèles lors de la prise de Jérusalem mais les croisades ne sont qu’un reconquête et une réponse aux agressions et en plus les musulmans faisaient pareil, alors…

On navigue entre la fausse naïveté et une sincère mauvaise foi. Cet ouvrage est révélateur par ses choix : ce qu’il a choisi de dire et ce qu’il a choisi d’oublier. Le livre se place entre le devoir d’oubli et le sens de la mémoire qui constituent l’identité nationale. Quel est ce « nous » qui revient constamment au fil des pages ? Ce « nous » s’inscrit dans un système de pensée national (la construction européenne est au mieux absente ou sinon à peine abordée mais de manière plutôt négative), catholique, traditionnel voire aristocratique et croyant dans l’inégalité des cultures : la légende noire de l’Amérique espagnole, reprise par les Lumières et par les anticléricaux, a été forgée par un protestant flamand contre les papistes à la fin du XVIème siècle, elle revient aujourd’hui pour « vanter l’égalité des cultures et culpabiliser les anciennes nations colonisatrices ».
Jean Sévillia semble oublier que l’historien, comme l’a si bien souligné Marc Bloch, n’est pas un juge et ne cherche pas des coupables. Dans sa démarche, Jean Sévillia procède à une inversion des valeurs salutaire pour les uns, diabolique pour les autres…. Il ne suffit pas d’écrire sur le passé pour être historien. Jean Sévillia est un journaliste, qui incarne et qui témoigne par ses écrits d’un courant de pensée bien écouté, bien diffusé et récompensé contribuant ainsi au débat le plus démocratique qui soit, mais son ouvrage par son manque de rigueur scientifique montre à quel point Jean Sévillia n’est pas un historien.

camille aranyossy

   
 

Jean Sévillia, Historiquement correct. Pour en finir avec le passé unique , Perrin, coll. Tempus, juin 2006, 455 p. – 10,00 euros. (Réédition revue et corrigée de 2001 et 2003)

 
     
 

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