John Banville, La Mer (2)

John Banville, La Mer (2)

Ce roman est un tour de force à la Flaubert, un chef- d’œuvre sur rien, sur la nostalgie d’exister… servi par une langue admirable

J’ai eu la chance d’assister à la conférence que John Banville a donnée au centre culturel des Irlandais début mars à l’occasion de son passage express en France pour la sortie de son dernier roman chez Robert Laffont, La Mer, qui lui a valu le Booker prize 2005. Ce soir-là, à son pupitre, devant une soixantaine de paires d’yeux braquées sur lui, Banville expliquait sans ciller, d’un ton presque monocorde, comme attentif à soi-même et à ce que la langue ne trompe pas la plume, que La Mer constituait dans sa carrière un roman de transition. Il a choisi pour un temps d’abandonner la narration dite classique à la troisième personne pour celle à la première personne du singulier, dominée par un « Je » controversé, rageur et éculé, nombriliste, vain, inapproprié, sec, puant, méprisable… etc. Mais Dieu qu’il est sublime lorsqu’il est employé par un grand littérateur comme Banville.

Nul doute que La Mer est un roman que nombre d’auteurs auraient voulu écrire, un quelque chose de court qui ne se tient apparemment pas beaucoup, une rêverie d’été à propos d’une nostalgie couleur de cendre, de gris mortuaire où se dénouent deux monotones tragédies familiales, un machin génial et sans prétention à la Pierre et Jean, composé entre deux saisons théâtrales à Étretat, dans la touffeur orageuse d’un été normand. C’est un chef-d’œuvre qui ne transpire pas l’effort, un ouvrage où s’effacent les cicatrices des ratures, un corps lisse et pur à force de taillades douces. Banville semble écrire comme un sculpteur dégagerait une Victoire de Samothrace dans une neige crémeuse.

Ce roman est un tour de force à la Flaubert, un livre sur rien, sur la nostalgie d’exister, de saisir que votre détresse n’est qu’un mot pour ceux qui vous entourent et que la vie n’est après tout que le constant souvenir d’un présent refroidi, loin de soi. À la suite du décès de sa femme, pour échapper à la déprime qui le guette comme un squale s’apprête à mordre dans une carcasse partie à la dérive, le narrateur revient sur les lieux de ses vacances d’enfance, au bord de la mer, au bout du monde, dans la maison des Grace, les parents de celle qui fut son premier amour, et qui est aujourd’hui transformée en pension. La première et la dernière passions se tendent étrangement les bras dans cette bâtisse sombre où passent les gestes lourds et silencieux des deux autres résidents apparemment torturés par des remords, des secrets et des tristesses d’une existence qui pourrait avoir duré un millier d’années.

Le héros n’en est pas un. Il pousse avec fébrilité la porte de la vieillesse, hasardant un bilan de sa propre vie comme l’on tente de distinguer l’objet invisible que poursuit un poisson rouge tournant sur lui-même dans son bocal. La mort de sa femme l’a brusquement jeté hors de sa propre vie, hors de ce cours d’eau imbécile et routinier où les passions – même l’amour – s’apaisent, pour permettre à ce courant de s’écouler jusqu’à un port que l’on ne distingue pas. Il prend conscience que c’était bien cela qui s’appelle le bonheur, et qu’il faut l’avoir perdu pour l’identifier. Le passé lui fait office de cœur de secours, qui fonctionne à l’atrabile, l’amour vicié par la détresse et la nostalgie rance.

L’on ne saurait s’en tirer sans saluer le fantastique travail de la traductrice qui a su conserver la fraîcheur complexe de la langue de Banville. Il s’agit d’une prose juste, mue par un balancement qui oscille puis tombe lestement, avec la précision d’un pendule stabilisé par une puissante et méticuleuse intelligence. Banville est indéniablement l’un des plus grands stylistes actuels, et l’on aimerait que quelques allergiques à la beauté apprennent par cœur ce court passage, description onirique, sensuelle et concrète de la femme, pour leur redonner l’envie du Beau :
Ses seins ballottent. À la voir, on est presque saisi d’inquiétude. Une créature pourvue d’autant de courbes et de creux ne devrait pas s’agiter ainsi, elle va s’abîmer quelque chose à l’intérieur, un tendre agencement de tissu adipeux et de cartilage nacré.
Sa pratique de la langue, les différentes coulures de ses phrases forment un tel édifice que cela donne la sensation que le texte ne pouvait in fine différer de ça, amas éclatant, ouvragé, dense dont le bouleversement eût engagé la stabilité du monde entier. N’est-ce pas cela la définition du grand art : une création dont l’achèvement et la perfection engagent l’existence même du monde, quitte à en arracher les racines ? Si vous en convenez, décrétons alors que Banville est un grand écrivain.

baptiste fillon

   
 

John Banville, La Mer (traduit de l’anglais par Michèle Albaret-Maatsch), Robert Laffont coll. « Pavillons », mars 2007, 250 p. – 20,00 €.

 
     
 

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