Ingrid Astier, Quai des enfers

Témoi­gnage par l’absurde qu’un bon polar ne s’écrit pas aussi faci­le­ment qu’il y paraît

Ingrid Astier, que cer­tains connaissent peut-être pour ses écrits gour­mands, effec­tue avec Quai des enfers une pre­mière incur­sion dans le polar, et d’emblée dans la pres­ti­gieuse “Série noire” de Gal­li­mard. Son intrigue pré­sente a priori de quoi séduire ceux — dont nous sommes — qui sont sen­sibles à la mytho­lo­gie cri­mi­nelle de Paris. Un tueur par­ti­cu­liè­re­ment retors ensan­glante la Seine, sur laquelle on retrouve des barques conte­nant les corps lacé­rés de très belles jeunes femmes. Une équipe du Quai des Orfèvres, diri­gée par le com­man­dant Jo Des­prez et secon­dée par les poli­ciers de la Bri­gade flu­viale, se charge de l’enquête, dans un Paris sombre et aqua­tique, pro­pice à une atmo­sphère glauque et “polarocompatible”.

Pour­tant la mayon­naise ne prend jamais, le livre don­nant l’impression que son auteur a voulu appli­quer les règles du genre sans jamais par­ve­nir à se les appro­prier véri­ta­ble­ment.
Un bon roman poli­cier sup­pose, par exemple, un rythme maî­trisé. Ingrid Astier a choisi la struc­ture carac­té­ris­tique des polars amé­ri­cains : la sub­di­vi­sion en courts cha­pitres. Mais alors que ce décou­page implique une viva­cité, créée par des révé­la­tions et autres coups de théâtre à la fin de chaque sec­tion, rien de tout cela dans Quai des enfers, où les hommes de Des­prez passent notam­ment un cha­pitre entier (le XXXIV) à déci­der dans quel res­tau­rant ils vont aller man­ger ! Un peu plus tard, le voyage de Jo Des­prez à l’île d’Yeu nous vau­dra la scène pal­pi­tante du héros rem­plis­sant une grille de mots croi­sés avec sa femme. Expert en anneaux ?, demande celle-ci. Boa, répond le mari. Mai­son d’arrêt ? — Gare, etc. En géné­ral, ce genre d’épisode amène au moins le pro­ta­go­niste à prendre conscience d’un élé­ment négligé de son enquête. Que nenni ! Au bout d’une heure ( !!), Jo finit par s’assoupir, au grand dam du lec­teur, trop agacé pour pou­voir en faire autant.

Plus embê­tant encore : le pro­blème du meur­trier. Selon les règles en vigueur, c’est bien un per­son­nage que l’on a croisé au fil du roman, sans se dou­ter de sa culpa­bi­lité. Mais pour que la méca­nique fonc­tionne, on doit aussi avoir vu vivre, mine de rien, le futur cou­pable dans l’entourage de ses futures vic­times. Sans quoi la révé­la­tion de sa culpa­bi­lité ne semble rele­ver d’aucune néces­sité, si ce n’est du pur arbi­traire auc­to­rial. C’est mal­heu­reu­se­ment ce qui se pro­duit dans Quai des enfers.

On pour­rait nous objec­ter que la réa­lité ne se struc­ture pas à la manière d’un roman poli­cier. Certes. Mais on ne trouve guère pour autant de vérité dans les per­son­nages sté­réo­ty­pés qui peuplent ce livre. Pre­nons Rémi par exemple. C’est un jeune flic, cen­sé­ment viril, beau et vigou­reux. Mais comme une vilaine fille lui a jadis fait des misères, voilà notre crain­tive créa­ture renon­çant à tout com­merce suivi avec la gent fémi­nine et pré­fé­rant se pré­pa­rer des petits plats avec la mania­que­rie d’une vieille fille ! Aussi la roman­cière ne parvient-elle guère à faire par­ler ses per­son­nages de façon convain­cante. Certes, le style d’Ingrid Astier, très tra­vaillé, donne par­fois nais­sance à des pas­sages ins­pi­rés, mais outre qu’il fait aussi obs­tacle à la flui­dité du récit, il ne sait bâtir des dia­logues véri­diques.
La décou­verte d’un cadavre est comme un lien avec le meur­trier. Un rendez-vous man­qué où plane encore son ombre, puisqu’on arrive tou­jours en retard. Nous avons le temps de notre côté. Notre tra­vail, c’est de don­ner des contours à cette ombre. De figer un moment fugace qui va dis­pa­raître à jamais (…) 
Qui peut ima­gi­ner une seconde un com­man­dant sti­mu­ler ses troupes en péro­rant de la sorte sur une scène de crime ?

C’est que Quai des enfers ne fait l’économie d’aucun pon­cif. Outre les rituelles scènes d’autopsie pra­ti­quées par un méde­cin carac­té­riel, on a droit aux états d’âmes des flics qui se demandent si leur visage mémo­rise les hor­reurs vécues, à la façon d’une planche à décou­per dont le bois conserv[e] les mille entailles et qui finissent par conclure - ô sur­prise ! — que les entailles les plus pro­fondes res[ent] dans les yeux… Le tout englué dans les lieux com­muns un peu snobs dont le polar a pris l’habitude de se truf­fer. En avant donc pour les sem­pi­ter­nelles élu­cu­bra­tions culi­naires cen­sées… Quoi d’ailleurs ? Quel effet la recette de la blan­quette de veau, avec ou sans vanille, est-elle sup­po­sée pro­duire sur le lec­teur, mis à par celui d’une vieille scie ?

Dans le même ordre d’idées, quoiqu’il s’agisse d’une spé­ci­fi­cité de Quai des enfers : la par­fu­me­rie. Il y a dans le roman un per­son­nage de “nez”, en crise d’inspiration, mais qui finit par la retrou­ver. Assez indif­fé­rent à ses états d’âme, le lec­teur se prend à regret­ter ce retour d’inspiration, quand il se trouve, p. 343, devant le tableau exhaus­tif des 24 com­po­sants du nou­veau par­fum, sui­vis de leur abré­via­tion tech­nique et de la quan­tité uti­li­sée dans le mélange. Il va de soi que l’information est tota­le­ment inutile au bon dérou­le­ment de l’intrigue, et si nous étions d’humeur cha­grine, nous dirions qu’il s’agit d’un éta­lage gra­tuit de connaissances.

Bref, arrê­tons ici. Il est des livres qui témoignent par l’absurde qu’un bon polar ne s’écrit pas aussi faci­le­ment qu’il y paraît. Celui-là en fait mal­heu­reu­se­ment par­tie.

agathe de lastyns

   
 

Ingrid Astier, Quai des enfers, Gal­li­mard “Série noire”, jan­vier 2010, 401 p. — 17,50 €.

 
     

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Filed under On jette !, Pôle noir / Thriller

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