Claire Morel : disparitions, lits et ratures
Claire Morel fait glisser les mots vers le silence et les images vers l’effacement. Tout pourtant fait image et mot même lorsque la première et le second disparaissent. Reprenant des œuvres capitales (telles que « Tous ceux qui tombent » et « L’image » de Beckett) l’artiste les mutile de diverses façons. De la pièce de l’auteur, elle ne garde que les didascalies, du second texte uniquement la ponctuation. On pourrait voit là un « simple » coup à la Duchamp : mais tout est plus subtil et pertinent. Claire Morel souligne l’insatisfaction que porte en elle l’écriture ou l’image. Leur « réalité » échappe. Demeurent néanmoins non seulement l’amorphie, l’inanité mais un drame ou une attente de ce qui ne (se) rassemblera plus.
Plaçant l’écriture comme l’image à leur niveau le plus bas, Claire Morel crée une errance statique dans l’indéfini, l’indéfinissable, et l’expulsion de la dimension vitale de la vie de toute œuvre – ce qui, et au passage, ne pourrait que combler les inspirateurs de l’artiste : Beckett et Blanchot entre autres. Une telle approche débouche sur une immense cérémonie d’expulsion voire d’’expiation. Reste un petit bout d’œuvre, un petit bout de rien loin de tout. Mais c’est une manière d’insister sur les limites de tout type de discours. Son lieu ou son non lieu est créé par l’extinction des feux. Sans écho, sans lumière (puisque l’ombre est absence), dans la fin de l’image et l’approche du silence, comme Beckett l’écrivait, « bée la langue s’engorgeant de tant de vide ».
Tout se désagrège lentement (par caviardage ou vidange) sans jugement. Néanmoins, l’artiste donne paradoxalement à l’image comme au texte une intensité rare. Presque vidés de leur matière, celle-ci ouvre encore à un autre royaume : celui où le blanc règne pour créer un lieu inédit. Capable toutefois de réagir sur le moteur du monde selon de nouvelles voies pour le « pousser » à fond et voir de quoi il retourne, l’œuvre permet de faire surgir l’absence. Elle répond à l’injonction de Valère Novarina : »Pas des personnages mais des vêtements ». Créant une suite de malaises, l’œuvre en un point proche de zéro témoignage cache un « au moins ça », derrière le rire qu’elle engendre.
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jean-paul gavard-perret
L’œuvre est visible sur le site de l’artiste