Léon Bloy, Le siècles des charognes

Léon Bloy, Le siècles des charognes

Léon Bloy,  lanceur d’alertes

Pour Léon Bloy, le siècle des Charogne c’était le XIXème siècle. Et pour cause : il n’a connu que partiellement tout ce que le siècle suivant offrit de cadavres et d’horreurs. Si bien que même Baudelaire – en dépit de son horrible et superbe poème – n’est qu’un enfant de chœur face à l’Histoire moderne. Bloy le lyrique est sinon plus lucide du moins plus désespéré que l’auteur des Fleurs du Mal. Au sujet de la société il écrit : “ Obsession terrible ! Entendez-vous ce concert, dans ce palais en fête, cette musique, ces instruments de joie et d’amour qui font croire aux hommes que leur paradis n’est pas perdu !”
L’hyperbole qu’on a souvent reprochée à l’auteur est ici tout à fait de mise. Il s’agit pour lui – et une fois de plus – de prêcher dans le vide mais sans jamais renoncer pour autant : “Pour moi, c’est toujours la fanfare du lancer, le signal de la chasse à courre”. Une telle « fanfare » (l’inverse d’une fanfaronnade) permet – au moins – de survivre, de signaler sa présence et celles de ses semblables, ses frères : les pénitents que l’Histoire écrase.

Certes, les illustrations de Felix de Recondo ne sont pas au niveau du texte de Bloy. Leur technique originale à la pointe d’argent est insuffisante pour amplifier le lyrisme littéraire. Le contrepoint d’un Rustin (ou d’une Miriam Cahn) aurait été bien plus pertinent. Il aurait été plus apte à amplifier un tel chant de misère.
Paradoxalement il manque, chez Redondo, du Goya. Ses vanités restent anecdotiques en leur « truculence » (trucage ?) théâtrale. Chaque dessin devient un radeau qui flotte sur des eaux profondes mais sans en plonger dans le ténébreux et la détresse. Ce qui n’enlève rien à la force vindicative de Bloy : on le dirait aujourd’hui lanceur d’alertes. La beauté de sa langue – placée sous le sceau des angoisses et de l’interrogation qui la fondent – rejoint la laideur du monde et son plat horizon de néant.

jean-paul gavard-perret

Léon Bloy, Le siècles des charognes, illustrations de Felix de Redondo, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2015, 40,00 p.

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