Glen W. Bowersock, Le trône d’Adoulis. Les guerres de la mer rouge à la veille de l’Islam

Glen W. Bowersock, Le trône d’Adoulis. Les guerres de la mer rouge à la veille de l’Islam

Les résonances d’un trône perdu

Plantons le décor : années 520, Adoulis, ville portuaire à l’ouest de la mer rouge, à l’abri du golfe de Zula. Le trône est là, en marbre blanc. Derrière lui se dresse une stèle gravée en pierre noire. Le trône et la stèle comportent des inscriptions en grec. Le texte sur la stèle relate de manière prestigieuse les conquêtes de Ptolémée III, souverain hellénistique de l’Egypte au IIIème siècle avant J.C. L’inscription sur le trône, bien plus tardive de plusieurs siècles, relate les ambitions et les conquêtes d’un négus, souverain éthiopien, contemporain de l’Empire romain. Plusieurs siècles séparent le trône et la stèle pourtant assemblés.
Un marchand chrétien s’approche. Il prend des notes, des mesures. Il s’appelle Cosmas Indicopleustès. Il est envoyé par le négus d’Ethiopie Ella Asbeha, afin de copier les inscriptions et d’en rapporter le contenu à Aksoum la capitale. Le souverain éthiopien est à la recherche de précédents et d’inspiration pour la grande expédition qu’il prépare. Par chance pour nous, Cosmas va garder une copie de ses transcriptions, et l’utiliser plus tard dans l’ouvrage qu’il écrira : sa Topographie chrétienne.

Les monuments, la stèle et le trône ont disparu aujourd’hui, mais l’ouvrage de Cosmas est parvenu jusqu’à nous. Son récit est la seule source que nous ayons aujourd’hui concernant ce mystérieux trône d’Adoulis, qui est « donc un emblème de l’Ethiopie ancienne dans trois périodes distinctes : le règne de Ptolémée III, le règne du roi éthiopien anonyme sous l’Empire romain et enfin la troisième décennie du VIème siècle quand Cosmas transcrivit les textes pour le compte d’un roi chrétien d’Aksoum qui nourrissait des ambitions impériales » nous dit Glen W. Bowersock. Un unique lieu digne d’intérêt pour trois époques distinctes. Et une seule source pour nous dire ce lieu. Il n’en fallait pas moins pour attirer l’attention de l’éminent historien de Princeton, habitué à explorer les marges de nos champs historiques conventionnels. Triple marge ici, et pourtant centre.
Centre d’attention et source de questionnements, il faut faire parler le trône. « L’ombre de sa présence spectrale continue de planer sur toute l’histoire de l’Ethiopie et de l’Arabie ancienne à la veille de l’Islam, définissant à la fois la toile de fond et le contexte des événements capitaux de cette époque. » L’historien américain parvient pas à pas, par une maîtrise aussi vaste que précise des différentes sources épigraphiques, à mettre le trône d’Adoulis dans un système de correspondances, dans un réseau de pouvoirs et de puissances qui nous permet de mieux comprendre les derniers temps de l’Arabie pré-islamique.

D’ un côté de la mer rouge, le royaume chrétien monophysite d’Ethiopie, de l’autre le royaume juif des Arabes d’Himyar. La persécution de chrétiens par le souverain d’Himyar a été le déclencheur d’une deuxième invasion éthiopienne menée par Ella Asbeha plus connu sous le nom de Kālēb, qui consolida les communautés chrétiennes de l’autre rive sans pour autant mettre durablement la côte orientale sous l’autorité directe d’Aksoum. Au delà de cet affrontement entre Himyarites et Ethiopiens gravitaient des puissances majeures comme celles des Perses et des Byzantins, qui voyaient dans l’Arabie une pièce maîtresse de leur affrontement. Face aux Perses qui soutenaient les Juifs d’Arabie, Constantinople jouait la carte du négus éthiopien. L’Arabie diverse et fragmentée, restait tiraillée de l’intérieur par le jeu des puissances régionales ; c’est dans ce contexte que naquit Muhammad. Comprendre l’Islam passe par une meilleure connaissance des situations et des conditions qui l’ont vu émerger.
« Himyar », « Mathad », « Diakrinomenos », « Nonnosos » sont autant de noms inhabituels qui jalonnent, parmi d’autres, le parcours excentrique et stimulant autour d’un trône disparu du VIème siècle ; et alors de manière étrange et assurée, se dégage la forme poétique d’un savoir nécessaire et novateur.

camille aranyossy

Glen W Bowersock, Le trône d’Adoulis. Les guerres de la mer rouge à la veille de l’Islam (trad. par Pierre-Emmanuel Dauzat), Albin Michel, Paris, septembre 2014, 202 p. – 22,90 €

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