Marielle Hubert, Selon toi
L’échange
Dans « le noir des salles sans fenêtres », au sein de « l’exigeante ascèse du théâtre », deux femmes de générations différentes sont réunies puis désunies par des liens complexes qui les attirent et repoussent au sein d’un texte lyrique et plein d’ardeur où jaillit la certitude que rien n’existe tant que sentiments et corps n’ont pas été nommés. A partir de là, Selon toi est, sous forme de missive, un livre d’amour (et son cadavre) puisqu’une personne aimée et admirée s’efface dans une nuit définitive (sa mort).
Celle qui lui survit devient dépositaire de sa parole. Et ce livre évoque ce qui s’est passé entre une jeune fille singulière en quête de vivre et une femme charismatique qui, dans le cadre d’un atelier-théâtre, va lui révéler le pouvoir des mots, la force de la littérature – le tout dans un jeu entre le « je » et le « tu ». De fait, ce livre s’est imposé par l’auteure autour de son lien avec Pascale Lemée qui a disparu. C’est en s’adressant à elle pour lui annoncer la publication de son premier livre qu’elle apprit sa disparition. Et ce texte semble avant tout une voix adressée mais l’auteure glisse vers l’écriture par la lettre d’amour hors raison ou presque avec sa naissance et ses ratés.
Selon toi ne peut avoir de réponse. L’auteure s’adresse directement à Pascale Lemée, « avec l’idée que le dialogue est condamné tout de suite en raison de la mort de la destinataire », écrit-elle. Existent là le besoin de voix, de consolation par les mots des autres. L’auteure crée une lutte contre le silence des vivants qui ne répondent pas sur la disparition de sa « maîtresse» dont la créatrice refuse un tel nom.
Lors de son enquête sur sa mort, documents, mails de gens qui pourraient lui en dire plus ne lui apprennent rien. Il lui faut donc réinventer sa vie, ayant trouvé la langue de la question du commencement de l’amour et l’observation de ce qui fait basculer l’existence dans un après dont on ne reviendra jamais : « . Je ne me remets pas de ce phénomène de vie qui fait qu’on est toujours absent du moment des origines, l’amour n’est pas et puis il envahit tout l’être, le moment exact de bascule est insaisissable, on peut juste tenter de s’en approcher a posteriori par l’écriture même si c’est vain. Je crois que c’est cela ma quête en littérature, faire un filet de langage pour attraper une ombre, tenter de mettre la main sur cet oiseau rare qu’est le basculement », dit ici l’essentiel de ce livre.
Avec puissance et subtilités, l’écriture permet de revivre la rencontre en faisant entendre le saut du cœur, les mots qui tournent dans la tête et qu’il ne convient pas d’exprimer sous peine de passer pour folle quand cela se produit dans la vie. De cet étrange lien, l’auteure dit tout là où l’amour est nécessairement étrange : « si ça ne déplace rien, ne réagence rien en nous, ce n’est pas de l’amour. » Il est demeuré muet tant que Pascale Lemée fut en vie.
Sa mort a délivré du silence. Avec le temps, l’auteure écrit comment elle a été dépassée par le phénomène amoureux. Mais celle qui ne comptait pas du tout aller du côté de l’autoportrait est poussée par sa profération d’un fantôme. Mais ici, les mots ne sont jamais des comptes-rendus. Ce sont des gestes, des actions. L’intimité se situe du côté de la vie imaginaire et intellectuelle bien plus que du corps et sa sexualité.
Selon toi nous fait donc entrer dans une nuit obscure, anxieuse, embrasée d’amour là où la littérature et le sacré deviennent une seule et même chose. C’est un récit de l’humain car, pour l’auteure, « on rend ses dévotions, au mystère qui pousse l’humanité à se dire ». En ce sens, Marielle Hubert devient aune chrétienne mais au nom d’une théâtralité du sublime plus que de l’objet Dieu. Ici et pour elle, le travail de la vérité est une obsession en évidant la matière de récit pour passer du possible au plausible, auquel il est possible de croire, parce qu’il semble juste . Et la langue est faite pour le dire.
Elle est cohérente quitte à passer par toutes les contradictions que tant d’auteurs ratent . Dans ce beau livre, nous sommes ailleurs, et là où Blanchot comme Agnès Foligno ne sont pas loin. Preuve que l’auteure a trouvé dans son texte l’espace pour consigner bien plus que ses lâchetés et ses trahisons. Elle analyse de près l’étrange douleur vécue par une quasi Sainte athéologique. Ici, l’écriture se tient en équilibre sur le texte idéal non encore écrit de la vie à deux mais qu’il faut commettre avant la mort. Bref, c’est du Blanchot, voire un peu de Duras en un tel acte et donc un sauvetage.
jean-paul gavard-perret
Marielle Hubert, Selon toi, éditions P.O.L, 2026, 192 p. – 20,00 €.