Jean-David Morvan, Victor Matet & Rafael Ortiz, Ce que j’ai vu à Auschwitz – Les Cahiers d’Alter
Il est des vies hors normes !
Alter Fajnzylberg en est un exemple particulièrement frappant. Né en Pologne en 1911, il est de presque toutes les tragédies de la première moitié du XXe siècle. Survivant des camps de concentrations nazis, il va raconter en 1945 – 1946, dans quatre cahiers d’écolier, ce qu’il a vécu entre Auschwitz et Birkenau. Ces cahiers, il les place dans une boîte à chaussures ficelée. Ils restent là pendant des décennies. C’est son fils, né après la Seconde Guerre mondiale, qui va finir, après bien des hésitations, bien après le décès de ses parents, par ouvrir cette boite. Il découvre ce témoignage écrit… en polonais, la langue maternelle de son père.
Il faut les faire transcrire, traduire. C’est Alban Perrin, un historien qui va les contextualiser. Ce document est essentiel car Alter a fait partie, pendant dix-huit mois, d’un Sonderkommando, ces unités de prisonniers mises en place par les nazis pour faire disparaître les cadavres dans des fours crématoires. El les survivants étaient une poignée.
Ce récit est publié aux Éditions du Seuil en 2025, accompagné d’un appareil critique qui décrypte le parcours et définit les termes techniques. L’idée d’une adaptation en bande dessinée est présente dès le début. Le choix de confier le scénario à Jean-David Morvan et Victor Matet s’impose compte tenu de la qualité avec laquelle ils ont mis en scène le témoignage de Ginette Kolinka (Seuil).
Toutefois, les auteurs souhaitent se distinguer du livre en retraçant le parcours extraordinaire d’Adler et les positions de son fils pour la révélation de ce témoignage et le suivi jusqu’à l’édition.
Adler, à quinze ans, est apprenti menuisier. Très vite il devient militant communiste et se retrouve emprisonné plusieurs fois. Il fait la Guerre d’Espagne et se trouve à Paris lors de rafles puis déporté, après un passage à Compiègne, à Auschwitz. Là, il va se retrouver dans ces fameux commandos.
Les scénaristes travaillent sur une documentation exceptionnelle et tordent le cou à nombre d’erreurs historiques réitérées à l’envi, des historiens se bornant à reprendre des écrits antérieurs sans vérifications. Ils choisissent également de ne pas tout raconter des choses horribles, vues, effectuées par force, par le héros.
Une postface et un dossier historique, ainsi qu’une carte en double page retraçant les parcours d’Alter complète positivement le tome.
La mise en images de Rafael Ortiz est d’une grande qualité, sachant retranscrire toute l’atmosphère de cette époque, donnant des précisions très visuelles, explicitant des lieux avec des plans pour situer les différents éléments des actions.
La mise en couleurs assez sombres pour faire vivre l’ambiance des lieux est l’œuvre de Hiroyuki Ooshima et Florian Soussigne.
Un album remarquable pour transmettre un témoignage essentiel sur une époque dantesque, sur des crimes ignobles, mais qui, hélas, ne sert pas de leçon à des individus qui exécutent des innocents, tuent des enfants, affament des populations, encore et toujours.
serge perraud
Jean-David Morvan & Victor Matet (scénario), Rafael Ortiz (dessin), Hiroyuki Ooshima et Florian Soussigne (couleur), Ce que j’ai vu à Auschwitz – Les Cahiers d’Alter, Dupuis, coll. Grand Public, mars 2026, 128 p. – 25,00 €.