Mado nage
(Elle Mady)
Corps offert sans réserve – même aux coups de l’amour -, elle se transformait chaque jour en un des personnages qui encombraient sa psyché. Capable d’oublier sa vie, elle y faisait une place.
Naguère, elle posa pour une série de nus, dont l’une était sans tête mais avec un corps attendant un rôle. Lorsque je l’ai rencontrée, elle avait soixante-trois ans – cheveux argentés , profil émergeant des ombres, lèvres prêtes à s’ouvrir dans un soupir, je me suis imaginé monter sur scène avec elle dans son théâtre.
Un peu Eleonora Duse, un peu Sarah Bernhardt – les deux aussi incompatibles que sublimes -, l’une m’appartenait, l’autre pas. J’ai donc choisi la divine, première femme sur la couverture du « Time ». L’égérie portant ses vêtements, inimitable en majesté dans les fluctuations de la sexualité, elle permit à mon personnage de la posséder. Et je pus être enfin aimé. En avance sur la méthode d’interprétation de Stanislavski, elle m’a dit :« Vous devez vous oublier ».
Pleurant ou courant à travers la scène, je tentais de révéler la véritable âme de son incarnation lorsque, détachant son corset, elle exhiba sa poitrine. Folle d’émotion, extraordinaire et vibrante, avec un magnifique chapeau, une étole en plumes, elle devint ma Princesse de Bagdad au café ou du California à l’hôtel.
jean-paul gavard-perret
Photo : Edward Stenken