De la rentrée littéraire : toponymie des cartables vides !

De la rentrée littéraire : toponymie des cartables vides !

Des écolières françaises se montrent mutuellement leurs tout nouveaux cartables dans une école primaire de la région parisienne, en 1951.
© Photo : AFP

D’un point de vue bouddhique, à l’instar des vaches, la littérature existe et n’existe pas, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle on en parle. D’un point de vue français, le roman a subi la même transformation que le Nord breton : on est passé des Paimpolais pêcheurs d’Islande, dans des ports grouillants de jeunesse, sans le sou, à des déambulateurs armoricains, pouilleux de comptes d’épargne et de tondeuses à gazon ; tout est transitoire, c’est bien le moins, mais de Loti au minimalisme materné par l’absence de lexique, la chute vaut bien une rampe d’escalier.

Sous l’effet de mon propre vieillissement, avec juste ce qu’il faut d’aigreur et d’érection, je constate l’inutilité mêlée de nécessité de la chose écrite, nonobstant d’ailleurs les distinctions de Saint Bonaventure. Bien sûr, la plupart des livres n’ont pas besoin d’être ouverts pour qu’on les dépasse. Certains titres sont à eux seuls un appel à la disparition instantanée, comme des soupes en sachet à l’envers. Tout est si lyophilisé que le dépassement de ce qui n’est pas ouvert devient un raffinement de l’impératif catégorique. Certains autres sont feuilletés par désœuvrement, d’autres par lassitude de la fermeture et de l’obturation.
Parfois, on les entrouvre parce qu’aucun film pornographique ne nous agrée ou que les plateformes sont indisponibles. Presque tous les écrits sont oiseux. Ils sont aussi chiants que ces gens dont on termine chacune des phrases : on leur mange les mots dans la glotte tant tout est circonscrit. Chaque lecture entraîne cette envie de croquer une capsule de cyanure. Il faudrait suivre le conseil de Renoir dans le livre que Jean a consacré à Auguste, Pierre-Auguste Renoir, mon père : « Quelle liberté ! Ne plus avoir à se préoccuper d’une histoire… C’est cela qui est important, échapper au motif, éviter d’être littéraire et, pour cela, choisir quelque chose que tout le monde connaît ; encore mieux pas d’histoire du tout ».

Dans le même ordre d’idées, Loti pensait que la poésie relevait d’une banalité splendide. Aucune histoire, jamais aurait dit Mathias Lair. L’histoire de la littérature est une conjuration de romanciers contre l’absence d’anecdotes, cette vermine ! les romanciers n’aiment pas s’épouiller. Il faut que les historiettes courent partout comme « des baisers d’araignées ». Pour parler comme Schnitzler, les auteurs prisent les vertus « dont l’exercice ne requiert ni travail intellectuel, ni dépense d’énergie, ni dépassement de soi », à savoir : le riquiquisme – plongée dans un soi inexistant – et le nombrilisme – qui est une forme du riquiquisme avec des comptines de pyjamas, des cageots de dégoût pour toute forme d’insécurité et maman/ papa qui veillent au grain… de sable ! 

Bref, la rentrée littéraire est désolante, à se demander si Philistin Traquenard sait qu’il existe des centaines d’éditeurs qui font la littérature d’aujourd’hui. Contrairement à la banque, aux caisses d’allocations et au football, en littérature, le succès est suspect. En effet, les écrivains à l’opposé des scribes, des commentateurs du réel et des écrivants – ne peuvent être à la page ou dans l’air du temps que respirent les soi-disant gens. La littérature ne s’adresse pas aux gens, au clan commun, mais aux non-gens qui pourchassent le snark, sans sonar, en espérant secrètement rencontrer le boojum, en silence.
Elle ne se préoccupe pas des individus d’aujourd’hui qui éternisent l’actualité, subventionnent leurs braguettes en stipendiant leurs duodénums, mais des personnes du surlendemain, c’est-à-dire ceux pour qui l’échec jamais apprivoisé resplendit.

C’est pourquoi il n’y a d’intérêt que dans l’exagération, l’immodérée défaite, sinon autant rédiger un décret ou une plaquette pour lutter contre les feux de broussailles. La littérature ne connaît pas les consignes de sécurité, celles qui sont l’essence de notre quotidien. La rentrée littéraire me fait l’effet d’un coussin à pets, sur lequel on se tient en équilibre douteux, et d’où il s’agit d’avoir assez de cervelle pour plier le coude afin de planter un clou en tenant le marteau à l’envers pour mettre le portrait du stakhanoviste du mois (qui regarde maman sans bander, l’œil luisant comme l’œillet du sonnet bilingue de Rimbaud et de Verlaine) dans le hall d’entrée de l’usine des blettes lettres.
En France, chacun sait que les glands tombent des églantiers qui anticipent l’érection de plaques d’égout sous lesquelles des portées de ratonneaux sont déjà en train de sérier leurs prochains torche-culs pour 2026. Le tournebroche ne s’arrête jamais, déversant ses cailles rances dans les écuelles des libraires ! Et un roman ! Un bien étriqué par une pudibonderie factice qui présente, tels des marchands d’étoffes, les méandres vulvaires ou les souvenirs ridés d’une enfance privilégiée ! et un bien chaud ! où un kolkhozien fripé s’extasie devant un haut de forme belge au milieu d’une salle de professeurs concernés par les points de suspension du néant et leur répétition au pic des abrasions grammaticales ! 

Je n’en peux plus de ces tardigrades domptés par leur propre faiblesse stylistique qui n’écrivent que des scénarios pour documentaires animaliers dans lesquels les invertébrés sont rois : ils constituent la toponymie du cartable vide où les diables ressemblent à des enseignants corrigeant un paquet de copies ou un libraire tatoué faisant un cœur sur les livres qu’il a aimés, inconscients de « l’universelle menace de mourir » !
Pourvu qu’on puisse, un jour, ressusciter Léon Bloy ! Heureusement, Patrice Jean, pour qui la fin du monde a bien commencé, Alain le Beuze, Anna Jouy et la soyeuse Plougrescantaise Nathalie Dauphin sortent également un nouveau livre ! De quoi rester un cancre au milieu des bons élèves « comme une chanson de Bretagne répétée en rêve par un homme endormi » (Loti), là où « on savait à la fois lâcher un pet en société et accorder les participes » (Renoir) !

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