Métastase de Alain Le Beuze : pour ne pas mourir immédiatement !
Que pense-t-on lorsqu’on va à Rabat dans un avion parsemé d’enfants criards, contemplés par des parents qui geignent dans leur téléphone éteint pensant qu’ils y trouveront l’ouverture de l’être, voire du non-être comme on lit une charade sur un carambar ? On a le sentiment de se tenir au milieu des dipneustes, ces poissons osseux qui n’ont pas évolué depuis trois cents millions d’années et vivaient sur le Gondwana avant de faire de l’aéroplane.
Que fait-on donc pour échapper à l’emprise préhistorique ? On lit Alain Le Beuze qui brise-là toute véhémence et brouhaha anencéphales pour vous emmener dans son brise-glaces. Il est rare qu’un poète soit si proche de vous et de la manière dont vous percevez les annexes de l’univers. Dans le monde des recueils où chacun rue dans sa stalle, croyant ses fers cloutés aux pieds plus à même d’ébruiter le hennissement sourd face au carré de foin qui forme une soi-disant galaxie, ne pas être jaloux d’un autre poète, en raison de l’attrait qu’il jette sur votre aigreur pour la voiler, est en soi « un poème » comme on dit d’un poivrot n’économisant pas ses blagues belges au comptoir et dont le moins alcoolisé commente la drôlerie par : « c’est tout un poème ce gars-là ! ».
Pourtant, il est préférable d’être incorrigible, au sens au Jack London l’entend dans son merveilleux Le vagabond des étoiles qu’un sacré numéro. Dans Métastase, Le Beuze est incorrigible tant il rectifie la laideur au double sens du mot : corriger et supprimer. Contrairement à la fontaine en hiver, « sous sa camisole », le poète breton n’a « pas la langue gelée » et sa « voix (ne) s’est (pas) blessée aux tessons de l’hiver ». S’il invente une langue, ce n’est ni « une mélodie en braille » ni du volapük, encore moins un dialecte d’émissaire par lequel le duel deviendrait une pratique courante entre syllabes.
Le Beuze nous émeut sans larmoyer ni lambiner. La poésie caresse parfois la beauté chevelue que l’alopécie domine ou non telle une maîtresse s’endormant sous votre impact délicat. « Tes yeux / cernés par la meute / des mauvais sommeils… Tes yeux / pour échapper à l’abîme ». La poésie frôle, en la fredonnant, la mort car les mots « tirent la langue / aux sentences de la souffrance ».
Le Beuze n’est pas seulement un splendide poète ; c’est aussi une excursion qui nous mène « aux interrogatoires de la douleur » sans jamais guigner la palinodie, même si se rétracter n’est ni révoquer ni mentir, (en y pensant, ces trois verbes ne revêtent aucun sens dans la sphère de la création). Les thèmes de Le Beuze sont simples dans leur énoncé et « impossibles » dans leur simplicité comme on dirait d’un garnement qu’il est impossible : la mort, le tourment des corps, les fontaines, la Bretagne Gorgone qu’aucun Persée ne peut méduser. Ainsi, « la mort / a eu la caresse plus douce / le corps a répondu / à l’écho des abîmes … sur l’oreiller froissé / le poids d’une étoile ».
« Descendre dans les catacombes de la langue » n’est pas une affaire facile. Il ne suffit pas d’user la savonnette à vilains qu’on adapterait au rétif parc durassique quand bien même « le poème aussi / filera dans l’usure des jours / renoncer à l’écrire / serait le sauver / de l’affront que tu lui fais ». Car comme il y a une honte à être supérieur à soi-même, il y a une injure à psalmodier ce qui ne durera pas, surtout si « cela » perdure un peu.
Il n’y a pas de bonne définition de la poésie. Il peut y avoir une probable certitude relative aux mauvais vers. Le Beuze, lui, trace sa voie entre le dionysien (l’inquisition du vin) et l’apollinien (le dialogue avec les plantes), entre l’adret et l’ubac, entre la poésie et la poésie dans « les entailles du néant ». Si la nuit est pourriture, on sait que les « dernières voyelles de la lumière » sont toujours les pénultièmes.
La poésie ne triomphe de rien puisqu’elle ignore la dialectique de la défaite et du succès qui sont les versants du même versant. Elle méconnaît le syndrome de la toile cirée qui porte en elle la double crainte atroce de vivre et de mourir dans « l’antichambre de l’aveu ». Cependant, Le Beuze ne désavoue rien. Et avouer n’a plus de lexique. Peut-être reste-t-il, à la fin du voyage, le regard posté sur une fontaine auréolée d’orties, cette question : « qui osera affronter ces gardiennes sans craindre de s’exposer à l’urticant remords de son audace ? ».
Lire Le Beuze, c’est comprendre ce qu’il y a de vif dans le cimetière de Douarnenez qui, à l’instar de celui de Rabat, donne sur la mer, s’y adonne et se prête à l’océan rapace qui ne rapièce rien. C’est être très éloigné de la casuistique ironique, vraiment pas drôle, de Derrida qui, dans Éperons, les styles de Nietzsche (livre acheté vingt dirhams chez le bouquiniste de la médina) se demande ce que le moustachu fou et fouetté a voulu dire en écrivant : « j’ai oublié mon parapluie » !
Lire Le Beuze, c’est croire que « les années (n’) ont (pas) perdu leurs croyances » et que l’Être se méfie des croix qui le raturent, surtout quand le pas, les ombres, la solitude des monuments, l’Antigone analgésique se font avares.
Mais laissons Le Beuze clore l’éperonnage poétique, celui qui vainement accoste le silence, en le sabordant : « ton corps / pays de silence / inaccessible désormais / aux intempéries de la douleur / les moraines de la neige / le lœss du silence ». Rideau !
Le Beuze est un sacré roulier, même pendant l’entracte.
valery molet