Comment Patrice Jean nous poursuit
Dans La poursuite de l’idéal, Patrice Jean crée apparemment une suite aux Illusions perdues de Balzac, encore que cette poursuite soit plus mélancolique et sombre que ne l’était le roman écrit entre 1837 et 1843. Mais Jean n’écrit ni une postface, ni un commentaire, ni une redite. Son œuvre est désertion puisque « l’espèce n’aime pas les déserteurs » : désertion de la sottise plane et dure comme un rouleau à pâtisseries qui étale les tourtes d’imbécillité épaisse de l’époque.
Son héros – c’est ainsi qu’il le nomme – n’est pas le fac-similé d’un Rubempré. Certes, on y rencontre des loustics comme Lousteau, des braves gens qui n’ont pas même l’imposture d’eux-mêmes vivant chichement, des réacs que l’univers humain, pourtant toujours identique depuis la nuit des temps (l’Histoire étant l’engelure de la sornette et donc une palinodie vestimentaire), dégoûte ; des femmes belles à croquer et des crocs prêts à dévorer chaque femme qui prend les aises de l’ascension sociale parfois.
Chez Jean, il y a une mélancolie de ce qui n’existe pas encore. Il se dit qu’il y aurait toujours mieux à faire et à vivre. L’univers n’est pas manqué : c’est un manque. Ontologiquement, le gâteau n’est jamais assez grand pour l’invité surprise. Jean nous montre comment tout commençait en mystique et finissait en politique et comment, désormais, tout commence en roman et finit en série télévisée ; il y a loin du saut qualitatif à la cabriole qu’on peut lire gaudriole.
Jean écrit le très beau roman de l’illusion qui dérape, qui s’enroule sur elle-même. Dans cette perspective, écrire c’est imposer une forme à son agonie, mais c’est également apprendre à se cogner le front au linteau. Lessing écrivit une inscription funéraire sur un pendu : ici il repose – quand il n’y a pas de vent. Le héros, Cyrille, semble, vivant, lui aussi ballotté : de femmes en fesses, de désirs d’écrire en impuissance relative d’être. Il est éconduit par une catholique et se marie avec un canon. Il ne veut pas d’enfant et adore finalement sa fille. C’est un doux rêveur pour qui « tout semble sans intérêt, débilement collectif ».
Être poète au XXIe siècle, pensez donc et pourquoi ne pas gagner sa vie pendant que vous y êtes ! Il y a pourtant le silence, la solitude, la mer, les livres et l’amour des femmes qui vous ferait dire, comme Louis Jouvet dans L’hôtel du Nord :« – tu es heureux ? – Probablement… je n’ai pas le sentiment d’exister ». Même si l’espèce parle en nous et que « la nature n’avait pas prévu que les humains vivraient si longtemps » (d’où la saine horreur des jeunes pour la vieillesse), l’amour est ce qui demeure quand tout semble insuffisant. Combien brûlerait-on de livres pour une Olga ou une Constance, bien girondes, à vingt-cinq ans ? Et à soixante-dix ?
Jean est polyphonique. Il sort de son chapeau claque, fabriqué à Dourdan, toute une panoplie de soupiraux desquels s’esquisse délicieusement une tragi-comédie humaine, rarement homérique (peut-être les grévistes d’un supermarché ou le mépris d’un intellectuel en rupture de ban), souvent vigoureusement banale, toujours bien ressentie comme si l’écrivain Jean avait assez de cœur pour ne pas radier ceux dont il se sert pour défendre, en dépit de tout, l’Infini. Les écrivains assument un vicariat bien ingrat. Chaque créateur a un homme interne qui lui nie, non seulement la paternité de ce qu’il éprouve, mais l’étreint pour qu’il cesse d’écrire devant l’inutilité de ce qu’il imagine.
Un écrivain ne consomme rien, fors lui. On dirait même que les lois somptuaires ne sont plus applicables qu’à lui seul. Les autres, pour qui il est censé écrire, ont trouvé refuge dans le désordre social provoqué par la consommation ostentatoire et l’usage de produits sans fondation. Les écrivains ont toujours été seuls. Désormais, ils sont seuls et comptent pour du beurre parce que, au fond, ils ne proposent rien d’autre que le rétablissement d’un quart d’heure de silence par jour. Les écrivains édictent du silence par leurs écrits (j’allais écrire édits). Ils propagent du rien et ce rien envahit le vide des « citoyens concernés » pour en faire des carrés silencieux au fond desquels un triangle de sens résonne.
Jean est le « porte-parole des choses muettes ». Il expertise ce monde qui ressemble à tous les mondes. Il nous « déloge de nous-mêmes » prenant le parti d’en rire ou d’en pleurer en fonction des idiots qu’il fréquente ou des sensibles qu’il peint. Il attise notre curiosité comme « à chaque fois qu’un individu renonce à un avantage, ou à une occasion de dominer ». Jean est ce bel esthète de la demi-saison, qui sait que « l’âme, c’est le domaine de la littérature ; si l’âme est une illusion, la littérature est vaine ». Si elle n’existe pas, il ne reste que « des individus… pareils à des milliards de petits pois dans la conserve planétaire ».
Ce que j’aime chez Jean, c’est ce mélange de détachement et d’ironie mi-mangue, mi-piment, ce curry décriant « l’épiphanie du boutiquier », tout en zieutant les seins d’une femme spirituelle, même si, en définitive, la société finit toujours par vous domestiquer. On aimerait ne pas croire que « quand on est de son temps, on n’est pas autre chose qu’un produit de son temps ». Hélas, il suffit d’une circumnavigation dans un métro, un amphithéâtre, un « roman dénonçant » je ne sais quoi jusqu’à l’et cetera ou un centre commercial pour voir que l’espoir est ténu ! Pauvre Trézenik, comme il a tort d’avoir raison ! et ce, jusqu’au guignol’s band des « grandes âmes » après l’inauguration d’un Musée de la littérature française !
Quand l’État-nation prône l’universel, notamment dans le domaine culturel, il perd toute légitimité, surtout lorsque, en bon nietzschéen, on considère l’Etat et la culture antinomiques. Les citoyens, investis de la mission divine de redresser les torts ou pas, se détournent d’une souveraineté qui se sape elle-même. C’est comme une putain qui n’écarterait pas les cuisses. Dès lors, les gradins du Colisée deviennent l’âme du monde d’autant qu’ils ne sont plus uniquement physiques.
Les écrivains n’ont rien de gladiateurs. Ils ressemblent plutôt à ces hôtesses de cinéma d’antan qui vendaient, après les publicités, des glaces et des friandises. Souvent elles n’étaient pas même jolies ou callipyges. Un écrivain est un ringard qui croit que la mode est toujours dépassée.
Déchiré parce qu’entier, Jean nous livre un roman puissant, mauve comme la nuit noire et plein de cet esprit qui brille comme un banc de sardines sous la main d’Aristophane. Moins balzacien finalement que prévu, maître Jean tend la main tant à Juvénal qu’à Martial en traçant son propre chemin à travers les ronces et les orties, sans soupe à la grimace, mais plein d’une vigueur qui m’interdit d’invectiver cette fois la forme romanesque. Lui n’a « pas l’âme d’un délégué de classe », comme beaucoup d’écrivains scoliotiques qui singent le chêne qui s’ébat dans les cieux.
C’est l’exact contraire d’un romancier « de bout de table » ; la preuve par la citation : « Une âme sensible rompt (toujours) avec son temps, c’est douloureux, mais il n’y a pas d’autre façon de naître à la vie de l’esprit ». Si l’histoire, comme le pense Jean, est la farandole des flops, elle est contrebalancée par la flibuste des « chouette ! ». La plupart des romans sont des embryons tératologiques mort-nés, La poursuite de l’idéal est un de ces « graffitis sur les murs des (cachots des prisonniers) dans le but de soutenir les captifs futurs ; son roman aura la même ambition, celle de faire un signe à ceux qui, à travers les jours, lui ressembleront ».
Il vous poursuivra longtemps de même que son héros qui, finalement, choisit ce que nous devrions tous choisir pour « nous désolidariser de notre époque », si nous n’étions pas si veules. Avec Jean, le roman ne sent plus le feu de bois de fond de grotte. Il le désensable. Parfois, comme ici, le roman est roi thaumaturge. Il nous guérit de la cystite des récits et des acouphènes « engagés ».
valery molet