Les antidotes de Jean-Pierre Otte
« Nous sommes notre propre matière première et, dans l’aventure de la vie, rien ne nous arrive qui ne soit de même nature que nous-mêmes ». Otte nous donne une « leçon » antique sans morale passéiste dans ce livre d’aphorismes et de pensées qui affleure dans l’affleurement. Le terme « leçon » est impropre, presque un contresens puisque, avec lui, tout est léger, profond et sans survol méprisant. Otte a le sens de la conversation, mais il pourrait très bien faire sien le pyrrhonisme qui pense que l’ataraxie procède de l’aphasie. Sa conversation est une facette du silence toujours souhaitable. Et le silence est le pseudonyme de la marche.
Cette conjonction de possibles ne réfute rien. Au contraire, elle détermine sa manière de « prospecter le présent », car tout écrivain véritable allie la prospection à l’amateurisme. Les professionnels de la publication ne sont que des écrivants qui s’entredévorent inutilement dans le parc durassique et le roman d’hernie, dont la définition est le gonflement localisé d’une chambre à air. Otte est un grand poète, ça, tout le monde devrait le savoir. Mais ses autres textes sont également remarquables, très éloignés des « sociétés d’acclimatation » qui représentent l’ensemble des groupes humains d’hier et de demain. « Si rien ne se présente ici, allons ailleurs », et l’ailleurs c’est l’intime.
L’intime est l’avenir de l’humanité dont l’âme a donné le soubassement oublié, mais reste vivace comme une ancolie qui ne serait pas que le diminutif de la mélancolie. Loin de « l’élite et de la lie », Otte trace son chemin qui a l’allure d’une sente qui mime le ru. Il est seul. Il nous dit que nous sommes seuls et cet esseulement n’est ni une voie de garage ni un égarement, mais l’unique moyen d’atteindre l’amour, « ce bain révélateur » et seule zone d’intérêt de l’existence. Il permet de « capturer le clandestin » en nous tout en affirmant que « l’idée la plus géniale n’a aucune valeur si elle ne peut être contredite ».
Otte est sans négation. Le « ne pas » ne le concerne aucunement. Dans sa « distillerie intime », il nous procure cette joie des hommes pour qui la décoloration de la conscience, pour reprendre les propos de Bernanos, n’a pas atteint la racine. Il nous fait comprendre à quel point l’esprit est émouvant. Il ne réfute pas la perclusion mentale, elle n’existe pas. La beauté de l’univers n’a cure des Tarzan tétraplégiques qui avancent de liane dépressive en glycine contestataire. Chez lui, « l’âme est le bénéfice immatériel de l’audace », c’est-à-dire l’acceptation pure et dure de la soi-disant réalité qui reconnaît la splendide fiction du rêve comme une sagesse de la chair.
Le « réel » est une fantasmagorie qui s’ingénie à prendre le bonneteau au sérieux et « suspend » de ce fait l’existence ; si nous n’y prenons pas garde, nous devenons « des terrains rêvés pour la neurasthénie », car « le mal s’aggrave dans l’intérêt qu’on lui porte ». Comme Karl Kraus, qui pensait que « le diagnostic était la maladie la plus répandue », Otte nous signale, non sans malice, que « les progrès spectaculaires de la médecine et le confort de la Sécurité sociale ont permis en même temps à la maladie de se développer dans les meilleures conditions ». C’est pour combattre cette tentation de la platitude (la vie sociale, le dégoût, l’évènement, la « règle superstitieuse de la fourmilière ») que Otte est devenu un « buveur de vent » et cherche encore sa « pesanteur particulière ».
Dans Mes anticorps, Otte ne propose évidemment ni recette à sens ni raclette à extase. Il nous convie à la disponibilité, cette liberté sans effet ni faconde. À l’instar de Nietzsche, il s’amuse à contrecarrer la tyrannie du principe de causalité qui a rendu obèse la notion de signification et impérieuses jusqu’au grotesque les « consignes de sécurité » au détriment des modes de « méditation ambulante ». Il suffit de penser à un casque de vélo pour vous retourner le cœur. Il faudrait que « l’avatar ne soit plus notre affaire… (ni) les pensées parasites ».
Bref, comme tous les créateurs puissants, Otte nous offre, à force de méditation appliquée au moindre détail apparemment banal, une nouvelle idée de ce qu’est le cheminement qui n’implique pas nécessairement un chemin, encore moins une destination. Sur ce registre, les beaux livres sont toujours imprécis.
valery molet
Jean-Pierre Otte, Mes anticorps, Le Temps qu’il fait, février 2023, 176 p. – 20,00 €.