Quand Naulleau bulgarise, rien n’est simple !

Quand Naulleau bulgarise, rien n’est simple !

Ruse est d’abord l’histoire d’un contresens que chevauche un faux-ami. Il ne s’agit en aucune façon d’une métaphore reliant Ulysse à ses feintes, même si on pourrait y trouver une ressemblance avec un Poséidon danubien poursuivant le délinquant ayant crevé l’œil de Polyphème. J’ai toujours considéré les mythes anciens comme des paraphrases de caïds : il s’agit toujours de rapts, de vols et de coucheries. Homère est le premier des mafieux, l’initiateur de ces querelles de bas de tableau dans des endroits plus ou moins interlopes.
Ici, Naulleau nous embarque en Bulgarie où un écrivain échoué (mais n’est-ce pas la destinée des écrivains que l’échouage ?) retrouve son ex-petite amie – call-girl slave c’est-à-dire figure littéraire par excellence. Je n’évoquerai pas les péripéties du roman. Aucun roman n’en a besoin, bien que la mode soit aux écrivants du parc durassique et aux chanteurs pops nobélisés. J’évoquerai plutôt la figure de Dalila (qui signifie Porte de la nuit en hébreu) qui creva les yeux de Samson, comme Deliana enchaîne Serge par des anneaux tourbillonnants tel un Tarzan tétraplégique.

Alors c’est quoi ce Ruse ? Lisez, vous verrez que ce n’est ni un modèle réduit, ni une amphigourique sexualité, ni le pseudonyme d’une coprophagie singulière. Que fait-on lorsqu’on passe quelques années en Bulgarie ? Certains esprits caustiques pourraient penser qu’on bulgarise. Ce n’est pas faux. D’autres spéculeront peut-être sur le fait qu’on marche sur les traces de Lubomir Guentchev qui « réinventa » le sonnet estrambot. Ce n’est pas faux non plus. En truisme, la réalité est si peu réelle que rien n’est faux.
En Bulgarie, tout est encore moins réel pour des raisons de non-réalité d’ensemble. En conséquence, par-delà le réel et l’irréel, on marche sans arrêt, poursuivi par des bandits : la marche est l’avenir de l’esseulement dans l’univers sonore qui enténèbre jusqu’aux culs de plomb. On y lit des écrivains de tous les horizons, morts ou vivants, la littérature étant le seul espace-temps où sa compression elle-même est sujette à caution : Elle n’ébruite rien, ne rétracte pas et n’étend rien. Elle est là. Nous sommes là.

C’est pour cela que, en Bulgarie, on peut lire Emily Dickinson et Canetti. On a l’impression que la caducité et l’immobilisme, si propices à l’art de versifier, rencontrent ce lieu « où il y a quelque chose de plus calme que le sommeil ». Le néant n’est plus négatif, car il suggère que « à l’intérieur de l’Énigme, quelqu’un marchera aujourd’hui ». Mais surtout, à Sofia ou sur les bords du Danube, on eraritjaritjaka, on est animé du « désir d’une chose qui s’est perdue ».
Mais si vous ne nous contez pas d’historiette, dites-nous au moins qui est Serge : entendu. Serge est un éternel lecteur, proche de l’aphasie pyrrhonienne, c’est-à-dire de l’ataraxie selon les sceptiques. Il a quitté ses petits boulots en France pour un avenir plus incertain en Bulgarie par « une minuscule aberration du destin » grâce à laquelle il pense que, un jour, tout rentrera dans l’ordre. « Il vit à petit feu » parce qu’il a voulu quitter un Milieu littéraire (toujours la mafia) où « un gigolo aux yeux désormais plus gros que le bas-ventre … certain essayiste à répétition, brasseur d’idées générales … pseudo-romancier et le penseur en série » avaient achevé de l’achever.

Et la nana Deliana ? C’est une liane au corps rêvé qui vous enchâsse comme des montagnes qui « parleraient d’ailleurs et de pureté dans une langue secrète ». Bref, ce sont des à peu près antitout avec un « statut de créatures en transit ». Comme disait l’autre, si vous n’aimez ni la Bulgarie, ni le suspense, ni la Bulgarie suspendue, ni les suspensions déglinguées, allez-vous faire voir ! Tous les écrivains savent que « il y a évidemment des livres, comme des aventures, sans dénouement », selon Charles Baudelaire. Tous les écrivains n’ont qu’un sujet : l’amour, puisque « l’amour n’a pas toujours son origine dans le sentiment, mais plus souvent que ne le soupçonne l’amoureux lui-même, dans la volonté, la bonté ou dans la conscience d’accomplir une mission » (Arthur Schnitzler).

Naulleau n’échappe pas à la règle et c’est heureux ainsi, car nous pouvons traverser en crawl le Danube pour chercher « la protection du fleuve » et de la vraie littérature.

Eric Naulleau, Ruse, Albin Michel, octobre 2020, 208 p. – 18,00 €.

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