Olivier Apert, Espèce(s) de Brut
Ferrailleurs de l’absolu
Olivier Apert règne en solo et en discrétion depuis longtemps. Son œuvre est fondamentale. Il l’ouvre aujourd’hui par cet ouvrage conséquent. Il fait partie d’une de ses anthologies. Celle-ci est commentée et manifeste sur les écrits d’artistes bruts, médiumniques, asilaires et singulière. Jean Dubuffet s’en régalerait là où divers formes littéraires brutes ont souvent créé des œuvres/objets existentiels venues du profond de la conscience – parfois aussi troublé que l’inconscient.
Dans une vocation naturelle et quasi automatique, de tels fomenteurs déstructurent naturellement l’espace livresque (contenant et contenu, voire le support lui-même). On peut bien sûr rappeler comme un des exemples le plus connus les 25000 pages écrites de Wölfi. Mais n’oublions pas Gaston Chaissac ou encore l’étoile filante géniale du livre dessiné « Le pays où tout est permis » – preuve que les Editions de Minuit se permirent une telle incartade.
Osons-nous dire que ce livre profond est divertissant ? Il l’est. Pour éclairer nos visions là où les « divertissements » pascaliens de certains auteurs ont créé ce qu’ils ne cherchaient ni à être, ni à ne pas être. Ils ont inventé en dehors des règles, leurs accords autonomes avec certaines contraintes intimes pour que jaillissent des plages littéraires trouées ou des terrains vagues. Tout est issu parfois de l’amnésique, parfois de l’hypermnésique toujours en rapport avec la mémoire. Mais dans de telles créations, elle est aussi bien défaillante qu’absolue.
De tels créateurs ont investi leurs propres quartiers pour créer des ouvrages trop savants ou, à l’inverse, divers essais ou poèmes à l’écriture entassée ou aérée jusque dans l’espace. Certains sont encore parcourus (comme les incipit du Facteur Cheval) , d’autres depuis leur naissance se sont empilés dans l’indifférence crasse. Ce qu’ils ont laissé de plus ou moins difficile dans leurs domaines a fait bien mieux que les maîtres «-Es » de divers secteurs, de la démonologie à la psychiatrie. Ils ont fait montre d’une relative ignorance en causant de grands dégâts. A l’inverse, les partisans involontaires de l’écriture brute sont des « innocents ». Parfois, pour le plaisir d’écrire, souvent pour sa nécessité. Et ce, dans des lieux d’écart où dans ses textes se comptent parfois signes ou amour des nombres.
Reste, et Apert, nous le permet dans cette anthologie, à se trouver à son aise dans un espace de partage sans forcément que de tels génie chérissent par principe la prétention d’entrer en sifflotant dans la clarté communicante. Ce sont là des ferrailleurs de l’absolu, et parmi leurs livres lus, relus, des plus obsédants : les textes d’Unica Zürn, Jephan de Villiers, Aloïse Corbaz, Sophie Poldoski ont créé des œuvres qui échappent aux poncifs du genre. Certes, pour elles ou eux, leurs mots ne sont pas venus immédiatement à leur sujet – mais c’est bon signe : quelque chose résiste, donc agit.
jean-paul gavard-perret
Olivier Apert, Espèce(s) de Brut, Editions Le temps des cerises, coll. La griffe de l’art, 2025, 314 p. – 20,00€.