Emilio Isgrò, Protagonista (exposition)
Effacements – ou presque
Emilio Isgrò, un des artistes les plus influents de l’Italie, crée une production complexe : il est artiste mais aussi poète, romancier et dramaturge. Déjà célébré au GNAM avec une importante exposition anthologique (2013) et présent dans les collections du musée, il a été sélectionnée pour 2024 à l’occasion du soixantième anniversaire de la « Cancellatura » : un geste artistique radical qui a révolutionné le langage de l’art au niveau international.
Ce geste distingue le travail d’Isgrò : il part du mot et soutient la mémoire, mais il n’a rien à voir avec la « Cancel Culture ». Il s’y oppose ouvertement. Pour cette exposition, il a créé l’œuvre nommé « Isgrò cancella Isgrò », avec l’annulation de « Autocurriculum », son roman autobiographique et il a ouvert un cycle saisonnier de « Leçons d’effacement » où il enseigne comment utiliser le pinceau comme filtre sélectif avec lequel isoler l’essentiel. Un autre cycle de rencontres « Nocturnes Réflexions sur l’effacement » est consacré à sa poétique.
« Pour moi, annuler, c’était mettre en évidence un problème et ne pas le mettre de côté. J’avais vingt ans quand j’ai fait mon premier effacement et j’ai eu peur. Mais l’artiste, même lorsqu’il est seul et qu’il a peur, n’a jamais peur de dire la vérité », précise Emilio Isgrò. Il a créé aussi « La fourmi errante », qui est partie de San Pier Niceto, en Sicile, est passée par Naples puis Rome, et en passant par Florence et Milan pour rejoindre la foire d’art « Basel Unlimited 2024 ». L’œuvre monumentale favorise la paix entre les peuples, à l’occasion du 60e anniversaire du premier « effacement » en 1964.
Le camion, long de 17 mètres avec l’inscription « Ce véhicule transporte une fourmi », effectue un voyage migratoire aux multiples significations symboliques et, avec lui, Isgrò – avec une touche de Cancellatura – jette un regard sur le monde pour souligner la puissance du petit insecte, qui embrasse symboliquement aussi le thème des « derniers » et des marginalisés tels que les migrants. Cette fourmi est un symbole qui rappelle le caractère extraordinaire du petit insecte contenu dans son ADN. Emilio Isgrò a donc cherché dans la nature à quel point une petite créature telle que la fourmi est infiniment grande. En partant de son ADN vieux de plusieurs millions d’années contre les centaines de milliers d’années d’ADN de l’Homo Sapiens, la fourmi marque un record de survie sur Terre vers lequel l’homme doit se tourner.
En cette problématique, les effacements de l’artiste sont des gestes épiques et éthiques qui entretiennent la mémoire plutôt que de l’effacer Il veut ainsi se souvenir des moments historiques et personnels les plus marquants de sa carrière artistique. Et cette soustraction proposée par Isgrò est une opération extraordinaire, artistiquement et culturellement. Ne pas tuer est la possibilité concrète et nécessaire pour l’humanité à une époque qui est le temps de l’Apocalypse. Existe pour l’artiste une rébellion pacifique et une leçon de beauté et de civilisation.
jean-paul gavard-perret
Emilio Isgrò, Protagonista, G.N.A.M., Rome, du 8 mai 2024au 3 juin 2025.