Les embardées, goûts et colères selon Tom Buron, entretien avec l’auteur (Les cinquantièmes hurlants)

Les embardées, goûts et colères selon Tom Buron, entretien avec l’auteur (Les cinquantièmes hurlants)

Tom Buron depuis 2014, collabore à de nombreuses revues en France et Belgique (dont « Rue Saint-Ambroise », « Traversées », « Le Cafard Hérétique »). Il a publié « Le Blues du 21e Siècle & Autres poèmes » (2016), puis « Nostaljukebox » (2017), En mai 2021 a paru Marquis Minuit au Castor Astral avant d’être publié dans la prestigieuse Collection Blanche de Gallimard (Les cinquantièmes hurlants).

Ses poèmes sont souvent rageurs, parfois énigmatiques. Familier de l’univers urbain, guidé par un rythme incantatoire, l’auteur semble refuser la tyrannie du sens, de l’intelligibilité. Il continue à écrire pour, dit-il, « corriger, rectifier, pour augmenter, ce que l’on a écrit avant, pour tenter mieux, et faire littérature cette « forme déchue de la prière » comme la qualifie Pierre Michon ». Il crée des harmonies ou des mesures souterraines, non sans ordre et discipline pour ciseler au sein du vers libre (mais pas seulement) une architecture.

Transparaissent son goût de la langue et de la musique, des sonorités et des associations par sa passion pour le langage – l’argot, le néologisme et l’emprunt dans un travail et un « danger » (précise-t-il) auxquels il ne se rabaisse jamais. D’où la force de son écriture que, parfois, il déclame sur scène en son côté chamanique. L’écriture est donc pour lui un travail sur le rythme et les sonorités, là où ses attentes obsessionnelles passent et repassent sans cesse.

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
La perspective du gin tonic ou la phrase qu’il faut reprendre, selon la saison. Quoi qu’il en soit, je dors trop peu pour être certain de comprendre la question.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Des illusions qui donnent sur la cour, mais je suis de nature pugnace.

A quoi avez-vous renoncé ?
Par principe, jamais aux causes perdues. La littérature n’est pas assez, mais la vie non plus. Quelle est la suite du programme ?

D’où venez-vous ?
De Blake et Nietzsche, de l’Empire romain et du Western, mais aussi de quelque part entre le RER D, la Nationale 7 et la Seine, au Sud de Paris.

Qu’avez-vous reçu en « héritage » ?
La colère.

Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Une séance de shadow-boxing avec de la musique. Aujourd’hui, The comet is coming.

Comment définissez-vous votre vision de la poésie ?
Qu’on le sache une bonne fois pour toutes : je ne veux rien avoir affaire avec la poésie et les poètes.

Quelle est la première image qui vous interpella ?
Les flammes, un mois de mai.

Et votre première lecture ?
La première qui marque vraiment, à douze ans, et qui ouvre tout le reste : je dois dire Le diable au corps de Raymond Radiguet. Les poètes suivent immédiatement, et c’est l’obsession.

Quelles musiques écoutez-vous ?
Dernièrement, je suis allé écouter The Voidz à Paris, puis Ravi Coltrane avec l’équipe de feu le grand Wayne Shorter, Danilo Pérez, John Patitucci, et Brian Blade, au Béla Bartók Concert Hall de Budapest. Avant cela, il y a quelques mois, Nick Cave, que j’avais déjà vu à plusieurs reprises : ce fut un des meilleurs concerts, toutes catégories, en ce qui me concerne. Il se trouve que Dylan, que je tiens pour un des très grands poètes anglophones du XXème siècle, était dans le public de l’Accor Arena ce soir-là. Ça donne une dimension encore plus spéciale à la mémoire de ce concert.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
Je relis beaucoup, ce qui me paraît être quelque chose d’absolument nécessaire pour un écrivain. J’ai un rituel : je finis mais aussi commence l’année par un roman que je connais déjà, que j’ai déjà lu, parfois déjà plusieurs fois. Beaucoup de Dostoïevski, mais ce peut-être aussi Zorba le Grec, Héros et tombes, Vies minuscules, Méridien de sang, Les détectives sauvages, Guerre et guerre, Moravagine, Au cœur des ténèbres, L’homme de gingembre, Un singe en hiver, Ulysse, Demande à la poussière, Mémoires d’Hadrien, Les palmiers sauvages, Connaissance de l’enfer, ou un grand roman français du XIXème siècle … La liste est longue. Ne choisir qu’un livre ? Au-dessous du volcan.

Quel film vous fait pleurer ?
Il y a une scène de La Dernière Tentation du Christ qui m’émeut beaucoup. Je dois dire que j’aime énormément Martin Scorsese et Paul Schrader, et quant à Nikos Kazantzaki, c’est un des écrivains que j’admire le plus. Schrader, il me semble, est un formidable scénariste de la catabase, du sacrifice et, en somme, de la rédemption. Cette scène, donc, c’est celle qui les voit revenir au Temple dans cette marche menée par le Christ (Willem Dafoe) sur « A Different Drum » de Peter Gabriel, et qui intervient juste après l’échange entre Judas (Harvey Keitel) et le Christ qui a compris qu’il doit mourir sur la croix.

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Les deux mon capitaine !

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Pendant très longtemps, je veux dire des années, j’ai voulu écrire à Matthieu Messagier mais je n’y parvenais pas, je n’avais pas envie de le déranger. Quelques amis que nous avions en commun m’ont encouragé à le faire : le cinéaste Nicola Sornaga, Krzysztof Styczynski, poète et éditeur, mais aussi Olivier Cabière, qui dirigeait les excellentes éditions L’arachnoïde et qui n’est plus parmi nous. J’ai finalement écrit une lettre à Messagier, lettre à laquelle il a répondu. Notre correspondance a été de courte durée car il est passé de l’autre côté l’année d’après, mais elle compte pour moi. Il faut rendre hommage.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Pokrovsk.

Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
Vous connaissez cette histoire dans laquelle Vladimir Maïakovski débarque et lance : « Des comme moi, il n’y en a pas deux ! », avant que n’arrive Velimir Khlebnikov qui, lui, affirme : « Des comme moi, il n’y en a pas. » ? Eh bien, voilà.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
J’ai encore le temps d’y penser et de changer d’avis car je suis né pendant les vendanges, et c’est aujourd’hui assez loin de nous. En septembre prochain donc, je fêterai trente-trois ans. Un voilier de course avec une caisse de rhum des Antilles ou bien une résurrection… Qu’en pensez-vous ?

Que défendez-vous ?
Je ne défends rien, j’attaque.

Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Qu’un autre bien connu a dit : « L’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches et j’ai ma dignité moi ! »

Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Si j’avais la question, j’arrêterais d’écrire.


Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Et où donc allez-vous, maintenant ?

Entretien et présentation réalisés par jean-paul gavard-perret, pour lelitteraire.com, le 6 mai 2025

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